“Taxe sur le vin contre taxe GAFA : un peu de théorie des jeux” (L’Opinion)

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A peine arrivé sur le sol français, Donald Trump a réitéré sa menace de taxer les vins français « comme ils ne l’ont jamais vu. » A vrai dire, la réaction du président américain était tout sauf imprévisible : à partir du moment où la France a décidé d’appliquer unilatéralement une taxe sur les Gafa – sans doute légitime dans son principe —, la meilleure riposte de Trump était d’attaquer en imposant à son tour des taxes sur des produits français emblématiques. La réponse du berger à la bergère en quelque sorte. Trump ne fait qu’appliquer les principes de base de… la théorie des jeux dont la pertinence se vérifie chaque jour en géopolitique comme dans le business.

Comme pour le jeu d’échec, la théorie des jeux consiste à se demander, à chaque fois que l’on prend une décision, quelle sera la meilleure réponse de son partenaire/adversaire : par exemple, si un pays A décide de se protéger contre un pays B, il est quasi certain que la meilleure réponse de B sera de riposter en se protégeant à son tour. Tout le gain anticipé du protectionnisme sera alors réduit à néant : ce que le pays A a gagné en diminution des importations sera compensé par une perte de débouchés à l’exportation vers B. C’est exactement ce qui s’est passé dans la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine : le déficit commercial américain avec la Chine, qui devait être réduit grâce au protectionnisme, a atteint un niveau record de 419 milliards de dollars en 2018, notamment parce que les exportations américaines vers la Chine ont chuté. Un bel exemple d’échec annoncé.

Interaction. Ce qui vaut pour le commerce international vaut pour toute décision prise dans un contexte d’interaction. Prenons l’exemple des stratégies de fusion-acquisitions. Une entreprise A peut vouloir racheter B, dans le but de handicaper ses concurrents C et D, en obtenant une taille critique plus grande. Mais c’est oublier que les concurrents C et D ne vont pas rester les bras croisés : ils vont réagir en fusionnant à leur tour et tout le gain anticipé de la première fusion sera annulé. Pire encore : la concurrence entre deux géants, au lieu de quatre petites entreprises, deviendra encore plus redoutable ! En économie comme ailleurs, le bon réflexe consiste toujours, avant de prendre une décision, à se mettre dans la peau de l’autre et à se demander qu’elle sera sa meilleure réaction.

La théorie des jeux nous apprend aussi que la fonction principale d’une menace est de favoriser la paix, dès lors qu’elle est perçue comme crédible par l’adversaire : si je suis convaincu que si je lance la guerre, il ripostera en faisant de même, alors je préfère ne pas lancer les hostilités. La crédibilité de la menace dépend de multiples facteurs, et notamment de son ampleur : une menace disproportionnée peut être rationnelle. La phrase de Donald Trump sur le vin français prend alors tout son sens : il entend taxer les Français « comme ils ne l’ont jamais vu ». Elle dépend aussi de la réputation de celui qui la met en œuvre : est-il quelqu’un qui bluffe ou qui à l’habitude de mettre à exécution ses menaces lorsqu’on lui résiste ? Une manière de le savoir est d’observer ce qu’il a fait dans le passé envers d’autres adversaires. C’est exactement le cas actuel : au vu de ce qu’a fait Trump avec la Chine, il était assez crédible qu’il fasse de même avec la France. Trump a acquis la réputation d’un « dur » dans les négociations et il serait donc judicieux d’en tenir compte, lorsque nous prenons des décisions. Cela nous éviterait des déconvenues assez… prévisibles.

Emmanuel Combe est vice-président de l’Autorité de la concurrence, professeur à Skema Business School.

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