« Protectionnisme : souvent inefficace, parfois justifié » (Les Echos)

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Emmanuel Combe a publié une tribune dans Les Echos sur le protectionnisme le 25 Janvier 2023.


Protectionnisme : souvent inefficace, parfois justifié

Après avoir connu une hausse spectaculaire entre 1945 et 2008, le commerce international est entré depuis lors dans une phase de déclin relatif. Selon une étude du Peterson Institute, le taux d’ouverture des économies, passé de 10% en 1945 à 60% en 2008, se situe aujourd’hui à 57%. Les politiques protectionnistes ont sans doute joué un rôle dans cette inflexion ; on peut craindre qu’elle ne se poursuive demain, le protectionnisme gagnant en popularité à travers le monde.

Pour autant, le protectionnisme reste globalement inefficace, surtout lorsqu’il est appliqué de manière généralisée. Si l’on en doute, il suffit de se pencher sur la politique commerciale américaine menée face à la Chine depuis 2018. Si les droits de douane ont bien fait chuter les importations chinoises les plus taxées, plusieurs effets indésirables peuvent être relevés. En premier lieu, les importations chinoises ont été remplacées par des importations d’autres pays, à l’image du Vietnam qui exporte des jouets et des smartphones vers les Etats-Unis. En second lieu, les Etats-Unis ont handicapé leurs propres entreprises. Ainsi, les taxes sur les pièces détachées et sur l’acier chinois ont négativement affecté la compétitivité de l’industrie automobile américaine. De même, les Etats-Unis n’ont pas toujours pu trouver de substituts aux importations chinoises, à l’image des puces électroniques de base pour l’automobile, ce qui a entrainé des retards dans leur production de voitures. En troisième lieu, la Chine a réagi en boycottant les produits américains, ce qui a fait chuter les exportations américaines dans des secteurs comme l’aéronautique. En quatrième lieu, les exportateurs chinois n’ont pas diminué leurs prix à l’exportation pour absorber les taxes américaines : ce sont les distributeurs américains qui ont dû comprimer leurs marges. En dernier lieu, les emplois sauvés sur le sol américain l’ont été à un coût exhorbitant pour le contribuable.

Est-ce à dire pour autant que tout protectionnisme doit être rejeté ? Sans doute pas, en particulier s’il est ciblé sur un secteur particulier et appliqué de manière temporaire. A cet égard, un argument intéressant, connu depuis les travaux de Friedrich List en 1827, est celui de « l’industrie en enfance ». L’idée est qu’un pays en retard dans un secteur va avoir un coût de production supérieur à celui de ses concurrents, car il n’a pas encore eu le temps d’apprendre à produire. La protection doit lui permettre de descendre le long de la fameuse courbe d’expérience. Le protectionnisme a donc vocation à être temporaire, le temps du rattrapage. Si la thèse est séduisante dans son principe, son succès dépend toutefois de trois conditions. Tout d’abord, le rythme technologique dans le secteur concerné ne doit pas être trop soutenu, au risque sinon que le pays qui se protège ait toujours « un train de retard » par rapport aux pays leaders. Ensuite, le pays qui se protège doit préserver une intense concurrence sur son marché domestique, pour inciter les entreprises à être efficaces. Enfin, la durée de la protection doit être clairement définie, pour éviter que le temporaire ne devienne durable. C’est exactement ce qu’ont fait les Japonais dans les années 1960/70 dans l’électronique grand public et l’automobile. Cela ressemble à ce que l’Europe est en train de faire dans les batteries ou les semi-conducteurs, avec les grands projets d’intérêt commun (PIIEC). Dans ces deux secteurs, l’enjeu est bien que nous  rattrapions notre retard par rapport à la Chine, la Corée du Sud et Taiwan.

 

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