Dessine-moi une politique industrielle (L’Opinion)

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A l’occasion des rapprochements Alstom/Siemens et STX/Fincatieri, notre politique industrielle a marqué une inflexion par rapport à la tradition française du « Meccano industriel ».

Pendant longtemps en effet, nos décideurs publics aimaient marier les entreprises françaises entre elles, dans le but de créer des champions nationaux. Mais à l’heure de la globalisation, la taille critique et les synergies se jouent désormais à l’échelle mondiale : la bataille industrielle impose donc de voir plus grand et plus loin. Airbus avait ouvert la voie en Europe dans l’aéronautique civile il y a quarante-cinq ans déjà, face à Boeing et McDonnell Douglas. Dans le cas du ferroviaire aujourd’hui, les rivaux d’Alstom/Siemens se nomment CRRC, un géant chinois, ou Hitachi, entreprise japonaise.

La politique industrielle française s’est également longtemps nourrie de « patriotisme économique » mais cette notion a beaucoup perdu de sa substance. En effet, la nationalité d’une entreprise se lit moins aujourd’hui dans l’origine géographique de ses actionnaires que dans son histoire, sa culture interne, ses valeurs, ses marques. Par exemple, le fait que le Club Med soit détenu depuis 2015 par un fonds d’investissement chinois lui enlève-t-il pour autant son ADN… français ? Qui pense que Jaguar n’est plus une marque anglaise, au motif que son actionnaire majoritaire est depuis 2008… l’indien Tata Motors ?

Protectionnisme. Par ailleurs, s’agissant du rachat d’entreprises françaises par des intérêts étrangers, notre politique industrielle a longtemps été teintée de protectionnisme, au motif que les cibles relevaient de secteurs dits « stratégiques ». S’il est légitime pour un pays de s’inquiéter d’une prise de contrôle pour des raisons de sécurité nationale, tout actif économique ne saurait pour autant être considéré comme « stratégique ». Sans méconnaître la valeur technologique d’Alstom ou de STX, il est donc assez logique que des entreprises de construction navale ou de matériel ferroviaire puissent faire l’objet d’un rachat ou d’un partenariat avec des opérateurs étrangers. Et ce d’autant que les entreprises françaises ne se privent pas de leur côté de faire leurs emplettes à l’étranger, à l’image de Peugeot qui a repris Opel en 2017.

En dernier lieu, le rapprochement entre Alstom et Siemens rompt avec une vision qui assimilait politique industrielle à capital public, le cas extrême étant la nationalisation. L’expérience passée a toutefois démontré que l’actionnariat public n’était pas toujours le gage d’une réussite industrielle et financière. Il n’y a en effet aucune raison de supposer qu’un actionnaire public soit par nature plus éclairé et avisé dans ses choix qu’un actionnaire privé, soumis au risque de faillite. Au fond, dans un monde économique devenu aussi imprévisible que disruptif, la première des politiques industrielles consiste à développer un terreau économique favorable à l’éclosion de nouveaux géants : formation des individus, incitation à l’innovation, stabilité réglementaire, fiscalité du capital et du travail attractive. Cette politique industrielle n’est en réalité rien d’autre qu’une bonne politique de compétitivité, menée à l’échelon national mais aussi… européen.

Emmanuel Combe est professeur des universités, professeur affilié à Skema Business School.

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