Pouvoir d’achat : la tentation dangereuse (et vaine) du contrôle des prix

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Après la critique du « protectionnisme intelligent » et la défense d’« une mondialisation à l’envers », Emmanuel Combe poursuit son exercice de déconstruction des « évidences économiques » qui n’en sont pas. Pour alerter sur les ravages d’un contrôle généralisé des prix dans le cadre d’une politique de soutien du pouvoir d’achat, l’économiste part une nouvelle fois du programme du Front National pour mieux mettre en garde l’ensemble de nos dirigeants.

« Outre la hausse des salaires, le FN mise sur un second levier pour soutenir le pouvoir d’achat : la réglementation (voire le blocage) des prix. Ainsi, le programme du FN prévoit que « les prix de certains produits alimentaires de première nécessité (lait, pain, sucre, beurre, farine, etc.) feront l’objet d’un encadrement légal », tandis que « l’Etat réglementera les tarifs de l’électricité et du gaz, imposera des tarifs plafonds à tous les opérateurs des transports publics locaux ». De même, sans que le contour des « secteurs stratégiques » ne soit exhaustivement défini, le FN propose un « contrôle intégral de la fixation des tarifs appliqués aux ménages et aux entreprises dans les secteurs stratégiques ».

La France est sortie depuis 1987 d’un système de contrôle des prix : notre pays vit aujourd’hui sous le principe de la liberté des prix. Certes, ce principe général peut souffrir quelques exceptions sectorielles (exemple : le livre, depuis la loi Lang en 1981) ou temporelles. A l’évidence, les propositions du FN ne s’inscrivent pas dans ce cadre dérogatoire : elles impliquent donc une remise en cause du principe général de libre fixation des prix dans notre pays et conduisent à revenir, de facto, à la situation qui prévalait… au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Bienvenue dans le monde d’avant !

Les enseignements de la science économique et le retour d’expérience nous conduisent à penser qu’une politique du contrôle des prix conduit à une impasse, tant les effets pervers qu’elle génère sont nombreux.

Baromètre. En économie de marché, le prix constitue un signal précieux : il indique la rareté relative d’un produit. Si son prix monte, c’est parce que la demande est supérieure à l’offre : la hausse du prix ne fait donc que traduire l’existence d’une situation de pénurie. Le prix joue le rôle d’un révélateur, d’un baromètre, et le bloquer ne change rien au constat d’un déficit d’offre par rapport à la demande. Pire encore, lorsqu’un prix est bloqué au-dessous du prix d’équilibre, la situation de pénurie est non seulement masquée mais elle risque même d’empirer.

Prenons un exemple simple pour illustrer ce phénomène : celui du pain. Le prix moyen d’une baguette sur le marché est de 90 centimes d’euro. Supposons que l’on applique à la lettre le programme du FN en fixant un prix plafond de la baguette, 10 % en dessous du prix de marché, au nom de l’accès de tous les citoyens à cette denrée de première nécessité : le prix est donc désormais bloqué à un maximum de 81 centimes. […] Comme le prix est artificiellement bloqué, le boulanger va décider d’en produire moins, car la vente de baguettes est devenue moins rémunératrice pour lui. Du côté des clients, comme le prix de la baguette est désormais encore plus accessible, la demande va augmenter. La différence entre l’offre et la demande va entraîner une pénurie.

Plutôt que de réduire la production de baguette, le boulanger dispose d’une autre solution pour s’adapter à l’encadrement du prix : il peut réduire son coût de production, en jouant (à la baisse) sur la qualité des ingrédients et notamment de la farine. Dans ce cas de figure, la quantité de pain offerte sur le marché sera la même qu’auparavant mais le pain sera moins bon !

Le blocage du prix du pain pose un autre problème à plus long terme : que faire si le prix de la farine augmente ? La farine constituant un coût de production pour les boulangers, il arrivera un moment où le prix plafond de 81 centimes d’euros ne permettra plus de rentabiliser le coût de production. Le gouvernement sera alors obligé soit d’augmenter le prix du pain, soit… de réglementer à son tour le prix du blé, s’engageant ainsi dans une spirale de réglementation sans fin.

Contagion. L’économiste américain Hazlitt, dans son fameux ouvrage L’économie politique en une leçon (1949) avait parfaitement perçu ce risque de contagion de la réglementation des prix : « Pour maintenir le prix du pain, [le gouvernement] peut fixer les salaires des ouvriers boulangers, le cours de la farine, le tarif des meuniers, le prix du blé et ainsi de suite. […]. Aussi, le gouvernement est-il contraint d’étendre ses contrôles de prix à des cercles de plus en plus étendus, et cela revient finalement au même que s’il érigeait un contrôle des prix sur tout l’ensemble de l’économie ».

Tout cela démontre que l’encadrement des prix ne résout rien, car il ne s’attaque pas aux causes mais simplement au symptôme que constitue la hausse des prix. Pire encore : le blocage des prix est anti-redistributif, puisqu’il profite aussi aux ménages aisés, sauf à mettre en place un système de prix différencié en fonction des revenus, qui risque de donner lieu à des trafics.

De même, comme le signal des prix est brouillé, les décisions de consommation ne sont plus orientées en fonction de la rareté relative, ce qui peut aller à l’encontre de comportements vertueux : par exemple, le fait que le prix de l’essence augmente incite les consommateurs à être plus sobres dans le choix de leur véhicule et à arbitrer en faveur d’autres moyens de transport, notamment collectifs. Si l’objectif principal de l’encadrement des prix est de favoriser l’accès aux personnes les plus démunies à des produits « de première nécessité », il est plus judicieux d’augmenter directement les revenus de transfert.

Dernier argument : la sortie du blocage des prix est toujours un moment critique. Lorsque les prix de marché ont été contenus artificiellement en dessous de leur niveau, un effet de rattrapage s’opère. Les exemples historiques sont nombreux : ainsi, dans le secteur de la boulangerie, le prix du pain était fortement encadré jusqu’en 1979, avant de connaître un début de libéralisation (puis son incorporation dans le dispositif général en 1987). Le passage à un système de liberté encadrée en 1979 s’est traduit par une très forte inflation : le prix de la baguette de pain est passé de 1,27 franc en 1978 à 1,67 franc 1979, soit +40 % en un an ! Une hausse largement supérieure à l’inflation générale qui se situait aux alentours de 10 %, à la suite du second choc pétrolier.

De même, la France a connu une période de blocage général des prix en 1976, suite au premier choc pétrolier, puis de juin à octobre 1982, après les deux dévaluations (octobre 1981 et juin 1982) et la politique de relance initiée par le gouvernement socialiste en mai 1981. Si le blocage a été efficace sur le moment, en permettant de contenir l’inflation, la sortie du blocage à la fin de l’année 1982 s’est traduite par un rattrapage des prix, marqué dans l’industrie et les services et plus modéré dans l’alimentation, comme cela avait été déjà observé à la fin de l’année 1976.

Croissance. Une vraie politique en faveur du pouvoir d’achat, qui ait des effets durables, suppose de recréer les conditions favorables à une croissance forte. Le programme du FN est muet sur un facteur essentiel de croissance aujourd’hui, qui permet de redonner du pouvoir d’achat aux ménages en jouant tout à la fois sur le niveau des prix (en les baissant) et sur les revenus (en les augmentant) : la concurrence. Les réformes pro-concurrentielles, si elles ne sont pas les seules réformes structurelles à engager, présentent toutefois un avantage particulier sur le plan politique : à la différence des réformes en faveur de l’éducation ou de la R & D, dont les effets sont diffus et se font sentir progressivement, l’ouverture ou le renforcement de la concurrence bénéficie d’une visibilité politique forte, comme l’ont démontré l’entrée de Free Mobile en 2012 ou, plus récemment, la loi Macron.

Ce dont la France a besoin aujourd’hui, ce n’est pas d’une « Charte des Prix » telle que créée par Vichy pour instituer des prix réglementés (loi du 21 octobre 1940), mais bien plutôt d’une nouvelle loi Le Chapelier (14 juin 1791), votée en son temps par les révolutionnaires pour dynamiser l’économie française !

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