“La vie sans Internet : à quels prix ?” (L’Opinion)

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A l’heure où Google et Facebook suscitent une certaine défiance dans l’opinion publique, force est de constater que nous continuons pourtant à utiliser fortement leurs services : chaque semaine, un Américain consacre en moyenne 22 heures à naviguer sur Internet ; chaque jour, un utilisateur de réseau social passe en moyenne 50 minutes sur son application et ils sont plus de 2,2 milliards à être actifs sur un site comme Facebook.

L’engouement pour ces services numériques est d’autant plus fort qu’ils nous sont fournis à titre « gratuit » : si Google et Facebook génèrent des milliards de dollars sur le marché de la publicité grâce à nos données personnelles, il n’en demeure pas moins que nous ne payons rien directement pour pouvoir naviguer sur un moteur de recherche ou discuter avec un groupe d’amis. La gratuité n’a rien d’évident : on pourrait tout à fait imaginer un monde dans lequel chacun paierait un abonnement mensuel – ou à l’acte – pour pouvoir accéder à un réseau social ou utiliser Google search. Mais dans ce cas, combien serions-nous prêts à payer ? Quelle valeur donnerions-nous à ces services ?

Pour répondre à cette question, trois chercheurs ont demandé à un échantillon de personnes combien chacune d’entre elle exigerait en compensation, si on la privait d’un service numérique pendant un an. Cela revient indirectement à lui demander qu’elle est sa disposition maximale à payer, en fixant un prix. Les résultats de leur sondage sont très instructifs.

En premier lieu, la moitié des sondés – des Américains – exige une compensation annuelle très élevée : pas moins de 17 530 $ si on les prive pendant un an de tout accès à Internet ! 8 400 $ si on leur coupe leur e-mail ; 1 173 $ si on les prive de tout accès aux vidéos en ligne. Nous voyons à quel point l’usage d’Internet est entré dans notre vie quotidienne et nous procure une utilité très forte, au point de devenir un besoin presque indispensable.

En second lieu, les chercheurs montrent que toutes les applications sur Internet n’ont pas la même valeur aux yeux de leurs utilisateurs : menée sur un échantillon d’étudiants en Europe, le sondage révèle que WhatsApp est fortement valorisé, avec une compensation exigée de 536 $ par mois, suivi de Facebook (97 $) et d’une application de géolocalisation (59 $). En revanche, des applications pourtant très populaires comme Instagram, Snapchat, LinkedIn recueillent de faibles valorisations médianes, au mieux de quelques dollars par mois ; la disposition à payer atteint même zéro dollar pour la moitié des utilisateurs de… Twitter.

La forte utilité que procurent certains services numériques – et notamment le fait de pouvoir surfer sur Internet ou d’échanger sur un réseau social – a une conséquence importante au niveau macroéconomique : comment prendre en compte cette utilité lorsque l’on mesure la richesse d’un pays ? En effet, l’indicateur usuellement retenu – le produit intérieur brut – est basé sur des données en volume et… en prix. Or, dans le cas de Facebook, Wikipedia ou Google, le prix payé par l’utilisateur est égal à zéro ; même si les revenus indirects de ces services sont intégrés au PIB via la publicité, leur contribution directe à la création de richesse est donc considérée comme… nulle. Décidément, le numérique n’en finit pas de bouleverser le monde économique, au point de remettre même en cause nos indicateurs de mesure les plus établis.

Emmanuel Combe est vice-président de l’Autorité de la concurrence, professeur à Skema Business School. Emmanuel Combe est spécialiste du transport aérien, du low cost et des questions de concurrence. 

 

 

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