Défense d’une mondialisation intelligente (L’Opinion)

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Dans un précédent article publié par l’Opinion, Emmanuel Combe s’attaquait à « l’imposture d’un protectionnisme intelligent ». L’économiste poursuit son exercice de déconstruction des « évidences économiques » qui n’en sont pas, malgré une instrumentalisation politique sans vergogne. Sans nier les ravages d’une concurrence globalisée, il explique cette fois qu’une « mondialisation à l’envers », c’est-à-dire qui profite à tous, est possible. Elle implique d’échapper à la compétitivité par les coûts, en misant sur la qualification de tous et sur la qualité des produits.

Si le Front national suscite l’adhésion d’une partie de la population, c’est parce qu’il délivre un message aussi cohérent que simpliste sur notre déclin économique : le chômage de masse, notre déroute industrielle, c’est la faute à la mondialisation. Si le constat est largement erroné – la mondialisation étant au mieux responsable de 20 % des destructions d’emplois dans l’industrie – il n’en demeure pas moins qu’il contient une part de vérité : certains bassins d’emplois – notamment dans le Nord et l’Est de la France – ont été durement touchés par la déferlante de la concurrence internationale. Qui ne se souvient du déclin de notre industrie textile, passée en l’espace de vingt-cinq ans de 170 000 salariés à 65 000 ? De même, le chômage de masse cible aujourd’hui les non-qualifiés, qui sont aussi les plus exposés aux importations des pays à bas coût, avec un taux de chômage dépassant les 20 %.

Mais si le constat est partiellement juste, le Front national se trompe radicalement sur le remède : le retour au protectionnisme, supposé « intelligent » parce que ciblé sur les pays à bas salaires. En réalité, la solution proposée vise à nous permettre de concurrencer demain les pays à bas coût… sur leur propre terrain, à savoir celui des tâches d’assemblage, à faible valeur ajoutée. Ce protectionnisme qui se veut « intelligent » vise ni plus ni moins à remplacer les importations de pantalons premier prix, de jouets en plastique, de téléviseurs et d’ordinateurs en provenance de pays émergents par des productions domestiques, plus chères mais tout aussi intenses en travail peu qualifié. Cette politique porte un nom : la compétitivité par le bas, la compétitivité par les coûts. Etrange ambition que de vouloir faire de la France de demain une usine d’assemblage : quel défaitisme, quelle sombre perspective pour notre pays !

Se différencier des pays émergents

L’erreur du Front national est de considérer que nous sommes condamnés à avoir 5,5 millions de travailleurs non qualifiés. Et qu’il nous faut donc nous adapter à cette réalité, en donnant aux exclus un emploi non qualifié, aujourd’hui pourvu par des importations à bas prix. Mais il n’y a aucune fatalité à cette situation dramatique, pour peu que l’on investisse massivement dans la qualification de tous les Français, et notamment de ceux qui en ont le moins. Nous devons nous engager sur un chemin exactement inverse de celui prôné par le Front national : notre ambition doit être de nous différencier des pays émergents, d’échapper à la compétitivité par les coûts, en misant sur la qualification de tous et sur la qualité des produits. Notre ambition doit être d’exporter plus de produits à forte valeur ajoutée et non d’importer moins de produits à faible valeur ajoutée pour les fabriquer nous-mêmes. Certes, le chemin sera exigeant, long à parcourir, mais il est autrement plus porteur de fierté pour les salariés, de création de richesse et d’optimisme pour notre pays.

La tradition de l’excellence

Cette ambition d’une mondialisation par le haut n’est-elle qu’un doux rêve ? Constatons d’abord que d’autres pays, comme la Suisse, l’ont fait avant nous, avec le succès que l’on connaît, au point de faire du « Swiss made » une marque à part entière et un gage de qualité. Mais surtout, cette ambition ne vient pas de nulle part : elle s’inscrit dans une longue tradition, qui fait la grandeur et la spécificité de la France aux yeux des étrangers et qui puise ses racines dans notre histoire économique. Cette tradition, c’est celle de l’excellence sous toutes ses formes : l’excellence technologique, à l’image d’Airbus ; mais aussi la qualité des produits et des savoir-faire, telle que nous la trouvons par exemple dans nos produits du terroir (qui nous rapportent chaque année 10 milliards d’euros de solde commercial) ; l’excellence créative, telle qu’elle s’exprime dans nos entreprises de jeux vidéos. Cette « French touch », cette originalité, cet ADN qui nous est propre seront demain nos meilleurs atouts dans la mondialisation, si nous savons les décliner dans tous les secteurs.

Pour se convaincre que l’excellence paie, il suffit de se tourner vers une industrie qui incarne au plus haut point cette valeur, une industrie dont nous sommes les leaders mondiaux et qui nous rapporte chaque année entre 15 et 20 milliards d’euros de solde commercial : l’industrie du luxe. Ici, la recette du succès repose non seulement sur la créativité des designers et une bonne dose de marketing mais aussi sur des savoir-faire d’exception, l’excellence de la main, la perfection du travail. Loin d’être les premières victimes de la mondialisation, les ouvriers et artisans du luxe en sont les premiers ambassadeurs : le luxe nous démontre que nous pouvons faire « la mondialisation à l’envers », c’est-à-dire une mondialisation qui profite à tous.

Ce que nous avons réussi aujourd’hui avec l’industrie du luxe, nous pouvons le faire demain dans d’autres secteurs, en montant en gamme toutes nos productions, comme dans l’automobile, en investissant dans des niches à forte valeur ajoutée, comme dans les aciers spéciaux. Une niche trop étroite sur un marché national ou européen devient rentable et porteuse, à l’échelle du vaste monde ! Les nombreuses réussites de PME françaises à l’exportation, centrée sur des segments à forte valeur ajoutée, comme Répéta dans la chaussure, comme Alain Ducasse dans l’art culinaire, nous montrent chaque jour que cette voie est possible. A vrai dire, il n’y a pas de produits ou de secteurs dépassés lorsque l’imagination, la qualité, la créativité s’en mêlent.

Mais cette ambition suppose de remettre à l’honneur toutes les formes de qualifications et de rompre avec une vision trop monolithique de la réussite scolaire et professionnelle. Bref, passons d’une société duale, reposant sur une élite qualifiée à une société des excellences, ouverte à tous. La mondialisation intelligente suppose donc un fort volontarisme en matière d’éducation et de formation. Tout part de là : pas de qualité des produits sans qualifications des hommes. De tous les hommes. Nous devons commencer par lutter contre l’illettrisme : 40 000 jeunes sortent chaque année du système scolaire sans savoir déchiffrer des messages simples et 2,5 millions d’adultes sont illettrés. Comment peut-on se servir d’un robot, répondre aux attentes de ses clients, lorsque l’on ne maîtrise plus les fondamentaux de la langue et de l’écriture ? Nous devons réinsérer, avec des méthodes pédagogiques radicalement innovantes, les 130 000 décrocheurs qui quittent chaque année le système scolaire. Nous devons rendre plus attractives les filières professionnelles et l’apprentissage, notamment en mettant en réseau les pôles d’excellence dans chaque métier pour donner une meilleure visibilité aux jeunes. Nous devons diversifier au lycée et dans l’enseignement supérieur les voies de l’excellence et de la réussite scolaire, notamment vers l’économie numérique. Nous devons miser davantage sur la créativité, la prise de risque, en les intégrant systématiquement dans les cursus de tous les élèves. Nous devons réorienter massivement et prioritairement la formation professionnelle vers les salariés peu qualifiés et l’acquisition de compétences clés.

La qualité des produits, la qualification des hommes : voilà une ambition positive pour notre pays. C’est à cette condition que chaque Français, quelle que soit sa formation, verra demain dans la mondialisation une chance pour son avenir professionnel plutôt qu’une menace pour son emploi. C’est à cette condition que les gouvernements éviteront la nouvelle fracture sociale qui se creuse chaque jour et qui font les délices du Front national : celle entre qualifiés et non-qualifiés ; celle entre gagnants et exclus de la mondialisation. Faisons la mondialisation intelligente, c’est-à-dire une mondialisation pour tous et avec tous.

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