Vous avez dit dumping ? (L’Opinion)

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« Dumping » ! Voilà le mot d’ordre devenu populaire en Europe pour dénoncer la concurrence des produits chinois à bas prix. Après les panneaux photovoltaïques et l’acier hier, ce sont aujourd’hui les fabricants européens de vélos électriques qui portent plainte devant la Commission pour dumping.

Le problème avec le dumping, c’est qu’il s’agit d’une notion définie de manière très large dans les textes, qu’ils soient européens ou de l’OMC : est qualifié de « dumping » le fait pour une entreprise de fixer un prix à l’exportation inférieur au prix normalement pratiqué sur son marché domestique. Notons d’emblée que la notion de « prix normal » relève plus de la morale que d’une analyse économique rigoureuse. Quant au fait de baisser son prix à l’exportation, il est souvent explicable par de bonnes raisons : par exemple, lorsque la concurrence est très vive à l’international, et en dépit des coûts de transport, il peut être rationnel pour une entreprise de vendre moins cher à l’étranger que chez elle, où la concurrence est moins intense.

Le seul cas de dumping vraiment problématique est celui dans lequel une entreprise vend ses produits à perte à l’exportation, dans l’unique but d’éliminer ses concurrents… pour ensuite relever ses prix. Ce cas de figure porte un nom bien connu en droit de la concurrence : il s’agit d’un comportement de « prix prédateur ». Il suppose que plusieurs conditions soient réunies : position dominante de l’entreprise prédatrice sur le marché mondial ; capacité à remonter durablement les prix sans craindre le retour de concurrents.

Soupape de sécurité. Le fait d’avoir retenu dans les textes européens et de l’OMC une définition très large du « dumping » n’est pas un hasard : il résulte en réalité d’un compromis politique. En effet, les membres de l’OMC sont engagés depuis 70 ans dans un processus de libéralisation commerciale, qui limite fortement leur capacité à mettre en place des barrières douanières. Sauf en cas de « dumping ». En effet, si l’industrie d’un pays s’estime victime de « dumping », elle peut porter plainte devant l’OMC et, le cas échéant, obtenir la mise en place de droits de douane compensatoires. Cette procédure constitue une soupape de sécurité, permettant aux Etats de protéger une industrie, sans contrevenir formellement aux règles multilatérales. L’arsenal antidumping ressemble à s’y méprendre à… du protectionnisme.

Comme tout protectionnisme, les droits antidumping vont faire des victimes chez les clients, qui paieront plus cher les produits. Ces clients peuvent être des millions de consommateurs, dont la voix est rarement entendue dans les débats, mais également des milliers d’entreprises – notamment des PME — qui utilisent les produits taxés comme produits intermédiaires. Plus encore, comme tout protectionnisme, les droits antidumping entraînent rapidement une riposte du pays visé. Un seul chiffre pour s’en convaincre : entre 1995 et 2013, la Chine a déposé pas moins de 109 plaintes pour dumping à l’encontre… de pays développés.

Pour éviter une prolifération des plaintes et des mesures protectionnistes qui en résultent, il serait utile de restreindre la procédure antidumping au cas le plus légitime : celui d’un «dumping prédateur».

Emmanuel Combe est professeur des universités, professeur affilié à Skema Business School.

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