“Vaccins : un problème de capacités plus que de brevets” (L’Opinion)

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Emmanuel Combe a publié le 12 Mai 2021 une chronique dans L’Opinion sur la proposition américaine de lever les brevets sur les vaccins contre le Covid-19.

 

Vaccins : un problème de capacités plus que de brevets

 

Lever les brevets sur les vaccins contre le Covid19 : voilà la solution préconisée aujourd’hui par les Etats-Unis pour endiguer plus rapidement la pandémie. Il est vrai que les accords TRIPS de l’OMC autorisent, sous certaines conditions, cette possibilité en cas d’urgence sanitaire. Elle a d’ailleurs été invoquée dans le passé par certains pays émergents pour obtenir des baisses de prix sur des médicaments coûteux comme les traitements contre le VIH. Mais l’enjeu principal aujourd’hui est tout autre : il ne s’agit pas de diminuer le prix du vaccin mais de produire plus et plus vite. Dans un article récent, plusieurs chercheurs, dont le prix Nobel d’économie Michael Kremer, posent les termes du débat, chiffres à l’appui.

Ils nous rappellent tout d’abord que chaque mois qui passe se traduit par une perte de revenus pour le monde d’environ 500 milliards de dollars. En y ajoutant tous les effets indirects, et en particulier les pertes en capital humain, on arrive à 1000 milliards de dollars perdus chaque mois, tant que l’immunité collective n’est pas atteinte. Comme les capacités de production actuelles sont estimées à 3 milliards de doses pour l’année 2021, il faudra 1 an aux pays riches pour être immunisé et 2 ans pour  le monde entier.

Doit-on aller plus vite ? Pour répondre à cette question, les auteurs de l’étude simulent le gain et le coût pour la collectivité d’une augmentation de la production de doses de 3 à 4 milliards dès cette année. Du côté des gains, 1 milliard de doses supplémentaires accélèrera l’immunité collective : elle sera atteinte en 9 mois pour les pays riches –au lieu d’un an- et en 17 mois pour le monde entier –au lieu de deux ans. Ce temps gagné permettra à l’activité économique de repartir plus vite : le gain économique par dose se chiffre entre 576$ et 989$ selon les hypothèses retenues. Du côté des coûts, chaque dose supplémentaire coûtera à la collectivité entre 6 et 40$, selon le vaccin choisi. On constate que le gain retiré par la collectivité l’emporte très largement sur le coût supplémentaire : produire plus de vaccins tout de suite est donc un bon calcul économique.

Comment faire pour aller plus vite ? Les laboratoires privés ne vont pas spontanément investir davantage dans de nouvelles capacités : en effet, ils n’ont aucune raison d’intégrer dans leur calcul de rentabilité le gain pour la collectivité mais leur seul gain privatif, soit le prix de vente du vaccin. On se retrouve dans une situation assez classique de  défaillance du marché (appelée « externalité positive») qui justifie l’intervention correctrice des  pouvoirs publics. Un premier levier consiste à  remettre en cause les brevets. Cette solution va prendre du temps, le temps d’un accord à l’OMC ; en outre, elle est plus adaptée pour résoudre un problème de prix élevé plutôt que d’insuffisance des quantités produites. Enfin, elle porte atteinte aux droits de propriété intellectuelle et peut dissuader les innovations futures. Un second levier consiste pour les pouvoirs publics à financer des capacités de production supplémentaires, ce qui permet d’agir directement sur l’origine du problème. Cette solution a un autre mérite :  elle n’altère pas la confiance des investisseurs dans la pérennité des brevets.

 

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