Protectionnisme : et si on écoutait Jaurès ? (L’Opinion)

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Alors que resurgissent, à l’occasion des négociations sur le Tafta, les arguments à l’encontre d’une libéralisation des échanges commerciaux, il n’est pas inutile de revenir sur les conséquences du protectionnisme : à qui profite-t-il ?

Ecoutons la réponse d’un certain Jaurès, qui, en 1897, interpellait en ces termes le Président du Conseil, alors que notre agriculture et nos vins étaient protégés par le tarif Méline : « Pendant que par des tarifs de douane vous favorisez les producteurs, c’est-à-dire, dans une large mesure, les possédants, vous n’avez pas le courage […] de demander aux classes les plus riches les sacrifices d’impôts qui seraient nécessaires précisément pour accroître la consommation populaire ».

Jaurès avait vu juste : les premiers gagnants du protectionnisme, ce sont les producteurs domestiques. En effet, lorsqu’un droit de douane est instauré sur un produit importé, par ricochet, le prix des produits domestiques concurrents augmente aussi, puisque les producteurs nationaux sont désormais protégés. Ils vont donc accroître leur offre, pourtant plus onéreuse, et ce sont les consommateurs qui vont payer l’addition, en voyant leur pouvoir d’achat baisser.

On devrait donc observer que lorsqu’un secteur est protégé, les prix ont tendance à augmenter. Tel est bien le constat fait dans une étude de la Réserve Fédérale de Dallas (2002) : le prix des produits les plus concurrencés par les importations, comme les téléviseurs, les vêtements, les jouets ont baissé dans de fortes proportions, tandis que les produits les moins exposés à la concurrence internationale ont connu une forte inflation, à l’image du sucre. L’impact de mesures protectionnistes sur le pouvoir d’achat des ménages peut même se révéler considérable : Hufbauer et Lowry ont montré que la décision d’Obama de protéger en 2009 l’industrie pneumatique face aux importations chinoises coûtait chaque année la bagatelle de 1,1 milliard de dollars aux consommateurs américains.

Barrières douanières. On nous objectera que cette perte de pouvoir d’achat est compensée par les emplois sauvés grâce au protectionnisme. C’est d’ailleurs pour cette raison que patrons et syndicats, qui ont généralement des intérêts divergents, font cause commune pour réclamer des barrières douanières. Mais c’est oublier que les emplois sauvegardés le sont à un coût exorbitant. Ainsi, les mesures d’Obama dans l’industrie du pneu coûtent… 900 000 dollars par emploi et par an : donner aux travailleurs licenciés une indemnité chômage de 75 000 dollars par mois aurait eu exactement le même effet ! Plus encore, la baisse du pouvoir d’achat a conduit les consommateurs à réduire leur dépense dans d’autres secteurs, ce qui s’est traduit par la perte de 3 731 emplois. La facture nette pour l’économie américaine a donc été négative : 2 531 emplois détruits, dans l’indifférence générale.

Le protectionnisme n’est donc clairement pas un bon calcul économique. Il ne protège pas ceux que l’on croit, à savoir le plus grand nombre et satisfait d’abord des intérêts particuliers. Est-ce à dire qu’il ne faille jamais se protéger ? Sans doute pas : l’urgence économique peut justifier des mesures de protection temporaire. Mais le protectionnisme doit être toujours mobilisé avec prudence et parcimonie : comme l’écrivait Jaurès, il ne constitue qu’« un abri provisoire », car les barrières douanières « isolent plus qu’elles ne protègent ».

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