« Protectionnisme : l’Europe paie aujourd’hui le prix de sa faiblesse d’hier » (Les Échos)

Emmanuel Combe a publié une tribune dans Les Échos le 6 Janvier 2025.

 

Protectionnisme : l’Europe paie aujourd’hui le prix de sa faiblesse d’hier

 

Emmanuel Combe, professeur à l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne et professeur affilié à SkemaBusiness School

Jean-Luc Demarty, ancien Directeur Général du Commerce Extérieur et de l’Agriculture de la Commission Européenne.

 

Après le cognac, voici venu le tour du lait et du porc : la Chine vient d’imposer des droits de douane sur les importations européennes de ces deux produits agricoles majeurs. Le motif ? La Chine considère que les subventions de l’UE affectent négativement son secteur laitier tandis que les producteurs de porc pratiqueraient le dumping sur son marché domestique. La sanction a été rude : les droits de douane chinois provisoires montent à 30% pour tous les produits laitiers des entreprises françaises. C’est dévastateur pour les 1,5 milliards d’eurosd’exportations de l’UE, dont la France représente plus du tiers. Les effets sont plus diffus pour le porc dont les droits définitifs sont inférieurs à 10%.

Cette nouvelle salve protectionniste à l’encontre de l’Europe intervient après un autre épisode : la guerre commerciale… avec les Etats-Unis. Souvenons-nous : le 2 avril 2025, Donald Trump menaçait d’imposer à l’Europe 20% de droits additionnels réciproques. Pour justifier un tel choix, le Président américain invoquait, outre le déficit commercial bilatéral, la régulation européenne du numérique (DSA et DMA) qui entraverait les géants américains. Quelques jours plus tard, sous la menace d’une crise obligataire, il décrétait une pause de 90 jours pour permettre de négocier. C’est à ce moment là que tout s’est joué : L’UE a fait le choix de la désescalade, pour aboutir le 21 août à un accord fixant un plafond de droits de douane à 15%.  A aucun moment, l’Europe n’a tenté d’instaurer un bras de fer avec les Américains qui aurait certainement aggravé la crise obligataire naissante. L’UE avait pourtant largement les moyens de rétorsions massives.

En premier lieu, l’Europe reste le premier débouché pour les Etats-Unis, loin devant le Canada et le Mexique. En particulier ils dégagent un excédent commercial de plus de 100 milliards d’euros dans les services, grâce à leurs géants du numérique et services financiers. En second lieu, les Etats-Unissont dépendants de l’Europe sur des productions stratégiques comme les intrants chimiques et les équipements de lithographie pour semi-conducteurs ; des restrictions à l’exportation sur ces produits auraient constitué une sanction crédible. En dernier lieu, l’Europe dispose depuis 2024 d’un nouvel instrument de défense commerciale : le règlement anti-coercition. Cet instrument a été spécifiquement conçu pour répondre à des pressions émanant de pays tiers, qui tenteraient d’infléchir une politique publique de l’Union, en la menaçant de droits de douane. Il prévoit une large palette de mesures de rétorsion couvrant les services. Une arme de dissuasion massive en quelque sorte. Sans même aller jusqu’à l’anti-coercition, l’Europe aurait pu mobiliser son règlement dit « enforcement » qui lui permet de suspendre ses obligations commerciales, lorsqu’un partenaire ne les respecte plus. Autrement dit : l’UE avait de quoi répondre aux Etats-Unis et de « rendre coup pour coup ».

En refusant d’engager dès le départ un bras de fer avec les Etats-Unis, les Européens ont révélé au reste du monde -et notamment à la Chine- leur profonde faiblesse. Un détour par la théorie des jeux permet de bien comprendre ce qui s’est joué cet été. Lorsqu’un pays est engagé dans un conflit avec plusieurs partenaires successifs, la théorie nous enseigne qu’il est rationnel d’être très dur dès la première négociation et de ne rien céder. L’objectif est d’acquérir une réputation de fermeté, afin de dissuader les agressions ultérieures. En se montrant conciliante avec les Etats-Unis, l’Europe a perdu toute crédibilité dans les négociations futures avec d’autres partenaires commerciaux. La Chine en a tiré la conclusion logique.

Que faire maintenant face aux rétorsions chinoises et au protectionnisme américain ? Il est urgent de développer de nouveaux marchés. A cet égard la ratification immédiate de l’accord avec le Mercosur, où la Chine pourrait prendre notre place, et la conclusion rapide de la négociation avec l’Inde et les autres pays d’Asie du Sud Est non encore couverts s’impose. Ensuite, il faut aller d’urgence à l’OMC contre la Chine, notamment sur les produits laitiers compte tenu du niveau des droits et de leur caractère systémique. Si l’UE reste sans réagir le monde entier fera de même. C’est pourquoi il est crucial que la procédure arbitrale d’appel provisoire (AMPIA) soit engagée. 

L’Europe paie aujourd’hui le prix de sa faiblesse d’hier. Tentons d’en limiter les conséquences négatives.

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