Emmanuel Combe a publié une chronique dans L’Opinion le 17 Décembre 2025.
Numérique : faute de géants (européens), gardons nos règles
Depuis l’élection de Donald Trump, la régulation européenne du numérique est devenue une cible explicite des États-Unis. Le président américain a récemment menacé d’imposer des droits de douane à l’Union européenne, si elle persistait à appliquer ses règles aux grandes entreprises américaines. De son côté, Elon Musk a multiplié les attaques verbales contre l’Europe, notamment après la sanction de 120 millions d’euros infligée à X pour violation du Digital Service Act, allant jusqu’à assimiler l’Union à une « Stasi woke ». Ces prises de position radicales traduisent une volonté claire : faire plier l’Europe sur le DSA et le DMA.
L’Europe ne doit pas céder à ce chantage – pour ne pas dire à cette coercition- et maintenir sa régulation du numérique pour au moins trois raisons.
En premier lieu, si l’Europe a perdu la bataille des grandes plateformes -les réseaux sociaux sont dominés par Meta et Bytedance, la recherche en ligne par Google, le cloud par Amazon et Microsoft, etc- cette défaite ne résulte pas d’un excès de régulation. Le DMA et le DSA sont venus bien après. Comme le rappelle le rapport Draghi, les causes de notre retard dans le numérique sont à chercher ailleurs : insuffisance du capital-risque à grande échelle, absence d’union des marchés de capitaux, fragmentation des marchés européens, aversion au risque, etc. Autrement dit, l’Europe n’a pas perdu la bataille du numérique parce qu’elle régulait trop, mais parce qu’elle n’innovait pas assez vite et pas assez fort.
En second lieu, le fait de ne pas avoir de champions numériques européens ne signifie pas qu’il ne faille pas réguler ceux qui sont là, fussent-ils américains. Cela reviendrait non seulement à accepter notre dépendance technologique, mais aussi à renoncer à nos valeurs, telles que le respect de la vie privée. Renoncer au DMA et au DSA reviendrait à accepter que les grandes plateformes fixent seules les règles du jeu en Europe. D’ailleurs, le DMA et le DSA ne sont pas des réglementations anti-américaines. Ces textes visent tous les acteurs structurants du numérique, quelle que soit leur nationalité, à l’image de Booking ou Bytedance.
En troisième lieu, la régulation du numérique ne se résume pas à une liste d’interdictions ou d’obligations qui viendraient brider les grandes plateformes. C’est aussi une régulation qui créé des opportunités pour de plus petits acteurs. Prenons l’exemple du DMA : en imposant aux « gatekeepers » des obligations de loyauté — interdiction de l’auto-préférence, obligation d’interopérabilité, accès équitable aux données —, le DMA ouvre des espaces de liberté pour les entreprises comme pour les consommateurs. A titre d’exemple, l’annonce récente de la portabilité entre les systèmes d’exploitation d’Apple et de Google résulte de l’application du DMA. Cette portabilité permet aux consommateurs de transférer plus facilement leurs données d’un iPhone vers un smartphone Android (et inversement). Elle profite également aux développeurs tiers, en leur permettant de conserver plus facilement leurs utilisateurs lorsqu’ils changent de système d’exploitation.
Face aux velléités américaines de nous faire reculer sur notre régulation numérique, l’Europe doit tenir bon. Renoncer au DMA et au DSA serait accepter que les règles du jeu soient dictées non par le droit mais par la seule puissance. Ce serait s’infliger une double peine. Nous n’avons pas de géants numériques ; ayons au moins des règles pour les encadrer. En attendant des jours meilleurs pour l’Europe.


