“Mais il est où … le plein emploi ?” (L’Opinion)

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Lors de sa conférence de presse, Emmanuel Macron a affirmé vouloir atteindre le « plein emploi » dans notre pays à horizon 2025. Voilà l’occasion de revenir sur une notion délicate à appréhender tant sur un plan théorique que statistique.

Ecartons d’emblée l’idée que le plein emploi puisse signifier un chômage égal à zéro. L’histoire économique nous montre qu’il existe toujours un taux de chômage minimum, pour ne pas dire incompressible : ainsi, durant les Trente glorieuses, alors que la croissance atteignait en France 5 % par an, le taux de chômage ne descendait jamais en dessous des 2 %. Même lorsque la conjoncture est au beau fixe, subsiste toujours un niveau minimum de chômage, qualifié de « chômage structurel », par différenciation avec le chômage « conjoncturel ». D’où vient donc ce chômage structurel ?

Une première explication tient au fait qu’il s’écoule toujours un laps de temps entre le moment où une personne quitte un emploi et en prend un autre. En particulier, compte tenu de la multiplicité des offres d’emploi et du manque d’information sur chaque poste, un individu peut avoir intérêt à rester au chômage un certain temps, pour trouver l’emploi qui lui convient le mieux. Ce comportement de job search, mis en évidence par le Prix Nobel Georges Stigler, dépend en partie du niveau d’indemnisation du chômage : plus les indemnités sont généreuses, plus la personne va prendre son temps. Une étude Natixis montre ainsi une corrélation positive et significative entre générosité de l’indemnisation du chômage et taux de chômage structurel.

Une seconde explication résulte de l’inadéquation entre les postes offerts et les compétences des salariés. Supposons par exemple que la population active soit composée de 100 personnes ; 6 postes de boulangers sont à pourvoir, tandis que 6 juristes sont en recherche d’emploi. Le chômage devrait être nul dans la mesure où le nombre d’emplois offerts est juste égal au nombre d’emplois demandés. Mais en réalité le taux de chômage sera de 6% : les 6 juristes n’ont en effet pas les compétences pour exercer la profession de boulanger. Ce problème de mauvais appariement sur le marché du travail est difficile à résoudre : il renvoie à l’efficacité du système de formation professionnelle et au manque d’attractivité de certains métiers. En France, en 2017, selon une estimation de Pôle emploi, entre 200000 et 330000 recrutements ont été abandonnés, faute de candidats adaptés. Des métiers comme dessinateur industriel ou carrossier automobile n’attirent par exemple pas grand monde, alors que la demande existe.

Une troisième explication vient du fait que le coût du travail – et notamment le salaire minimum – peut être trop élevé par rapport à la productivité de certains salariés, souvent peu ou non qualifiés : même lorsque la conjoncture est bonne, les entreprises n’embaucheront pas ces personnes, sauf si des mesures d’allègement significatif du coût du travail sont adoptées.

Une fois que l’on a cerné les contours de ce chômage « structurel », il reste à en apprécier l’ampleur. Une première méthode consiste à observer la tendance du taux de chômage sur longue période, pour détecter une sorte de plancher en dessous duquel on ne passe pas : en France, sur la période 1985-2018, le plancher se situe à 7,3%. Mais cette approche néglige le fait que le chômage structurel peut augmenter à la suite d’une récession forte, comme celle de 2008, qui conduit à ce que des personnes restent au chômage longtemps et perdent ainsi leurs compétences ; ils deviennent alors difficilement employables lorsque la croissance redémarre, ce qui conduit à augmenter le taux de chômage structurel.

Une autre mesure consiste à regarder si le marché du travail connaît une tension sur les salaires, ce qui serait le signe que le plein emploi est atteint : on retrouve ici la bonne vieille courbe de Phillips, qui indique une relation inverse entre hausse des salaires et taux de chômage, et le fameux « NAWRU », qui est le taux de chômage tel que les salaires restent stables. Force est de constater qu’en France, en dépit de la baisse du chômage depuis 2016, les hausses de salaire sont restées jusqu’ici modérées, même si on observe depuis peu une tension sur la rémunération des cadres.

Une troisième mesure consiste à analyser si les entreprises ont des difficultés pour recruter des salariés. Les enquêtes montrent à cet égard une augmentation significative des difficultés de recrutement de personnel qualifié, notamment dans la sécurité informatique ou la gestion de bases de données.

Quelle que soit la méthode statistique retenue, il est probable que le taux de chômage structurel se situe à un niveau élevé en France. Selon les estimations récentes de l’OCDE, sur la période 2002-2015, le chômage structurel serait même passé dans notre pays de 8,6% à 9,1% : nous faisons plutôt partie des mauvais élèves, même si la situation est encore plus critique dans des pays comme l’Espagne (passé de 13 % à 15,5 %) ou la Grèce (passé de 11 % à 16 %). Des pays comme la Norvège affichent à l’inverse un taux de chômage structurel faible et constant dans le temps, de l’ordre de 3,4 % ; il oscille entre 4 % et 5 % aux Etats-Unis.

Mais le cas allemand nous redonne de l’espoir : alors qu’il atteignait les 9,9 % en 2005, le chômage structurel a fortement diminué en l’espace de dix ans, pour atteindre 4,6 % en 2015. Le chômage structurel n’a donc rien d’une fatalité, à condition de mener des politiques… structurelles, qui agissent sur la qualité de la formation et sur l’incitation à reprendre un emploi.

C’est exactement le chemin emprunté depuis 2016 par le gouvernement français, avec la loi El Khomri puis la réforme Pénicaud de la formation professionnelle. Comme en Allemagne, les résultats devraient se faire sentir d’ici quelques années. En matière de lutte contre le chômage structurel, il faut parfois savoir être patient.

Emmanuel Combe est vice-président de l’Autorité de la concurrence, professeur à Skema Business School.

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