La loi El Khomri et les intérêts particuliers (L’Opinion)

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A peine dévoilé, le projet de loi El Khomri a aussitôt suscité un tir de barrage nourri, une pétition à plus de 300 000 signatures appelant même la Ministre à « renoncer à ce projet ». Rien d’anormal à cela : dans une démocratie, il est logique que les opposants fassent entendre leur désaccord.

Le problème vient toutefois du fait qu’en matière de voix, on entend surtout celle des insiders, qui ont déjà un statut ou un emploi, plutôt que celle des outsiders. Des outsiders qui auraient pourtant tout à gagner d’une facilitation de l’embauche, et rien à perdre… puisqu’ils n’ont rien, si ce n’est un maigre CDD ou un faible revenu d’assistance. Au delà de la loi El Khomri, comment expliquer cette incapacité des bénéficiaires d’une réforme à se mobiliser et à faire entendre leurs intérêts ?

En premier lieu, les outsiders sont certes nombreux mais inorganisés : il n’existe par exemple pas de syndicat des chômeurs, alors même qu’ils sont 3,5 millions dans notre pays. Cette incapacité tient à un paradoxe bien connu en science politique : le « paradoxe de l’action collective ». Lorsqu’un groupe est nombreux, il lui est difficile de prendre son destin en main : en effet, chaque individu n’a aucun intérêt à se mobiliser puisqu’il peut bénéficier, sans rien faire, de l’effort de revendication des autres. Sauf que chacun se comportant de la même manière, personne ne bouge et le groupe reste à l’état virtuel. La seule solution pour sortir de cette « passivité rationnelle » consiste à professionnaliser la défense de ses intérêts, au travers notamment du lobbying ou de l’action syndicale. Mais encore faut-il en avoir les moyens.

La voix des perdants. En second lieu, les perdants d’une réforme sont toujours plus visibles que les gagnants : les pertes se manifestent à court terme et sont concentrées sur des groupes bien identifiés, tandis que les gains sont diffus, se révèlent à plus long terme et touchent des personnes qui n’ont pas toujours conscience d’en être les bénéficiaires. Prenons l’exemple du protectionnisme : comme vient de l’illustrer à nouveau l’affaire de l’acier chinois, syndicats et entreprises font cause commune pour dénoncer le « dumping » des producteurs étrangers et demander des mesures protectionnistes, au nom de l’emploi.

Qui portera toutefois dans le débat public la voix des perdants ? Personne, alors même que le protectionnisme fait aussi de nombreuses victimes anonymes. Ainsi, dans leur étude sur le secteur des pneumatiques, Hufbauer & Lowri (2012) montrent que les taxes douanières mises en place par Obama ont certes permis de sauvegarder 1 200 emplois dans le secteur, mais coûtent chaque année au contribuable américain la bagatelle de 900 000 dollars par emploi sauvé ; plus encore, la hausse du prix des pneus, conséquence logique des taxes à l’importation, a diminué le pouvoir d’achat des Américains, ce qui s’est traduit par la destruction de 3 731 emplois dans le commerce de détail. La facture finale pour l’économie américaine s’élève à 2 531 emplois… perdus. Qui s’en est soucié ?

Face à cette asymétrie des forces et des intérêts, le rôle de l’Etat et des décideurs politiques consiste précisément à s’abstraire de la tyrannie du court terme, à s’élever au-dessus des seuls intérêts des insiders pour entendre aussi la voix des sans voix, des générations futures et des entreprises à venir. Bref, de tous ceux qui n’ont pas les moyens ou la conscience de leurs propres intérêts.

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