Emmanuel Combe a publié une chronique dans Les Échos le 6 Octobre 2026.
Dette publique : à la recherche de la crédibilité perdue
En 1980, la dette publique française représentait à peine plus de 20% du PIB. Elle atteint aujourd’hui 119% du PIB. En quarante-six ans, elle n’a connu que de brefs reculs, contrairement à d’autres pays européens, engagés dans une trajectoire d’ajustement budgétaire. Les marchés financiers en tirent aujourd’hui la conséquence logique : les promesses de redressement des comptes publics ne sont plus perçues en France comme crédibles, quelle que soit l’équipe gouvernementale en place.
Rappelons tout d’abord ce qu’est fondamentalement la crédibilité : c’est dire ce que l’on va faire et faire ce que l’on a dit. Les prix Nobel Kydland et Prescott ont expliqué ce qui se passe lorsqu’une politique économique n’est pas perçue comme crédible. Prenons l’exemple d’un gouvernement qui annonce aujourd’hui qu’il va réduire le déficit l’an prochain. Mais, le moment venu, s’il y a une élection ou une crise, il est possible qu’il ne tienne pas sa promesse. Cette seule possibilité de revirement fait que les investisseurs, les ménages et les entreprises se comportent aujourd’hui comme si la promesse n’était pas tenue : les marchés maintiennent leur prime de risque, les ménages continuent d’épargner par précaution et les entreprises reportent leurs investissements. Autrement dit, l’annonce d’une politique de rigueur budgétaire reste sans effet, puisqu’elle est réversible.
Comment un gouvernement peut-il retrouver le chemin de la crédibilité ? Une première solution consiste à se lier les mains avec des règles strictes. Tel est l’esprit d’une règle d’or budgétaire : inscrire dans la Constitution une limite au déficit budgétaire. La Suisse l’a fait dès 2001 et l’Allemagne en 2009. Pour autant, la règle d’or n’est pas une garantie absolue : l’Allemagne a par exemple assoupli son frein à l’endettement en 2025, pour financer ses dépenses de défense et d’infrastructures. Pour la France, une règle d’or devrait s’accompagner d’un renforcement des pouvoirs du Haut Conseil des Finances Publiques : s’il constatait un dérapage budgétaire, des mesures de redressement seraient automatiquement activées dès la loi de finances suivante.
Une seconde solution consiste à nommer une personnalité reconnue pour son sérieux et sa détermination : il s’agit ici d’une crédibilité fondée sur la réputation. Aux Etats-Unis, en matière monétaire, la nomination de Paul Volcker à la tête de la Réserve fédérale en 1979 a par exemple permis de casser l’inflation parce que chacun était convaincu qu’il ne céderait pas, quitte à porter les taux directeurs à près de 20%. En France, le cas d’école en matière de finances publiques reste l’arrivée au pouvoir de Raymond Poincaré en 1926. Depuis la victoire du Cartel des gauches en 1924, la confiance des prêteurs dans la signature de la France s’est fortement altérée : les gouvernements se succèdent, les déficits persistent, le franc se déprécie et l’on évoque même la perspective d’une banqueroute. C’est alors que l’ancien président de la République revient comme président du Conseil et prend lui-même le portefeuille des Finances. Un « miracle Poincaré » se produit : la seule annonce de son retour fait remonter le franc en quelques jours, avant même toute mesure fiscale. Poincaré relève ensuite les impôts et fait inscrire dans la Constitution une caisse d’amortissement de la dette. La France retrouve assez rapidement la confiance des marchés. La réputation d’une personne peut donc, dans des circonstances exceptionnelles, contribuer à restaurer la crédibilité financière d’un pays, au même titre que des règles.


