“Les chaines de valeur globales ont encore un bel avenir” (L’Opinion)

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Emmanuel Combe a publié dans L’Opinion le 22 Avril 2021 une chronique sur les chaines de valeur globales.

 

Les chaines de valeur globales ont encore un bel avenir

La crise Covid a révélé notre forte dépendance aux importations de composants, à l’image des semi-conducteurs. Faut-il pour autant en conclure que cette prise de conscience va conduire demain à une déconstruction des chaines de valeur globales, comme on l’entend trop souvent ? Rien n’est moins sûr.

En premier lieu, les chaines de valeur globales sont aujourd’hui structurées de manière complexe. Une entreprise ne se contente plus d’importer des composants de différents pays, pour les assembler dans une usine qui fabriquera son produit final. Il s’agit plutôt pour une entreprise localisée en Italie d’importer des composants en provenance d’Inde, de les incorporer dans un produit intermédiaire qu’elle va ensuite exporter vers l’Allemagne. Dans ces conditions, modifier la localisation d’un seul maillon intermédiaire – l’Italie dans notre exemple- est coûteux puisqu’il va falloir modifier tous les flux de commerce de produits intermédiaires, de l’amont à l’aval.  La notion de « chaine » et d’interdépendance entre tous les maillons prend ici tout son sens.

En second lieu, l’essor des technologies numériques peut paradoxalement conduire à approfondir la division internationale des tâches, en élargissant le nombre de pays accessibles aux chaines de valeur. Internet permet par exemple à des entreprises, localisées dans des pays pauvres, de surmonter le handicap des mauvaises infrastructures physiques en proposant au reste du monde leurs services digitaux. De même, les systèmes de vérification de type blockchain  permettent de mieux sécuriser les transactions et incitent les grandes entreprises occidentales à aller prospecter de nouveaux partenaires dans des pays moins connus.

En troisième lieu, la crise du Covid-19 a certes mis à mal les chaines de valeur, en révélant leurs failles dans des circonstances extrêmes ;  mais cette crise n’en reste pas moins un évènement très rare et de nature temporaire, causé par un évènement imprévisible et hors norme, à savoir un virus. Il n’est pas certain que, face à un tel choc temporaire, les entreprises décident de tout chambouler. On peut plutôt penser qu’elles vont attendre le retour à la normale, « faire le dos rond » et réaliser des ajustements à la marge, en dédoublant certains approvisionnements ou en régionalisant davantage leurs futures chaines de valeur.

En dernier lieu, constituer une chaine de valeur globale nécessite pour l’entreprise un long travail de prospection et de sélection de ses partenaires, parfois localisés dans des pays lointains. Il faut négocier un contrat avec son partenaire et apprendre à le connaître : ce capital réputationnel et de confiance, qui fait la force de la relation se construit au cours du temps et est largement spécifique.  Si le donneur d’ordre décide de changer demain de fournisseur, tous les investissements qu’il a réalisés dans le passé avec ce partenaire local seront perdus.  Comme le souligne l’économiste Pol Antras de l’Université d’Harvard, nouer une relation d’affaires n’est  pas seulement un coût fixe, c’est aussi et surtout un coût irrécupérable (« sunk cost »). Les entreprises vont donc y réfléchir à deux fois avant de modifier la localisation de leurs approvisionnements. Autant dire que les chaines de valeur mondiales ont encore de beaux jours devant elles.

Emmanuel Combe est professeur à Skema Business School.

 

 

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