« Fusions-acquisitions et innovation : un autre regard » (Les Échos)

Emmanuel Combe a publié une chronique dans Les Échos, le 7 Novembre 2025, sur la prise en compte de l’innovation dans le contrôle des concentrations en Europe.

 

Fusions-acquisitions et innovation : un autre regard 

 

Faire évoluer la grille d’analyse concurrentielle des fusions-acquisitions : telle est la tâche délicate que la Commission Européenne s’est fixée, en proposant de réviser d’ici 2027 ses lignes directrices sur le « contrôle des concentrations ». En particulier, si l’on en croit les réponses à la consultation que la Commission vient de rendre public, la prise en compte de l’innovation mériterait d’être mieux intégrée à son logiciel.

A vrai dire, jusqu’à aujourd’hui, la Commission a adopté une grille de lecture assez unilatérale : lorsque les fusions affectent l’innovation, c’est toujours dans le sens d’une réduction de l’incitation à innover. La thèse sous-jacente est celle d’un «effet de cannibalisation ». Supposons que deux entreprises A et B vendent des produits similaires et explorent les mêmes voies de recherche. Si l’entreprise A trouve la  première un nouveau produit, elle va conquérir de nouveaux clients mais aussi prendre des parts de marché à sa concurrente B, ce qui l’incite fortement à innover. A l’inverse, si l’entreprise A se marie avec B, elle a moins intérêt à innover puisque les profits qu’elle va gagner en lançant son nouveau produit seront en partie compensés par la baisse des ventes du produit de l’entreprise B. Il résulte de cet effet de cannibalisation que, si deux entreprises sont très proches en R&D, une opération de M&A risque de ralentir le rythme de la recherche. Telle est l’approche retenue par la Commission dans plusieurs affaires, et notamment lors de la fusion Dow/DuPont en 2017. Les deux géants de la chimie agricole menaient des recherches parallèles sur les pesticides, dans un secteur où les barrières à l’entrée sont très élevées et les acteurs très peu nombreux. Après avoir analysé leur portefeuille de brevets, la Commission a conclu que les deux entreprises étaient très proches l’une de l’autre en termes d’innovation. Elle a conclu, compte tenu de cette proximité concurrentielle, que la fusion faisait courir le risque d’un ralentissement de l’effort de R&D.  La fusion a néanmoins été autorisée mais au prix d’un remède fort :  DuPont a dû céder à un tiers l’intégralité de son activité de R&D dans les pesticides, pour stimuler la recherche chez un concurrent.

Face à cette vision unilatérale du lien entre concentration des marchés et innovation, la science économique apporte une réponse plus nuancée. En particulier, certains auteurs, au premier rang desquels Joseph Schumpeter, considèrent que la concentration peut être favorable à l’innovation : elle permet de dégager des profits qui financeront l’innovation de demain. Cette thèse est assez pertinente lorsque les entreprises se financent difficilement en externe, sur les marchés financiers. De même, une fusion peut permettre de mutualiser les coûts fixes de R&D, qui se chiffrent parfois en milliards ; de diversifier les risques, en misant simultanément sur plusieurs projets de R&D ; d’éviter que des concurrents ne s’approprient les résultats de la R&D, lorsque le système de brevets est défaillant.  Bref, il existe plusieurs arguments théoriques pour soutenir qu’une fusion peut stimuler l’innovation.

Dans ces conditions, compte tenu de l’absence de consensus économique sur le lien entre concentration et innovation, il nous semble raisonnable que la Commission fasse évoluer demain son logiciel, en adoptant une position plus équilibrée : selon les cas, une fusion peut ralentir ou … accélérer le rythme de l’innovation.

 

 

 

 

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