Free rider et outsiders (L’Opinion)

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Selon un récent sondage, 54% des Français estiment que les syndicats ne jouent pas «un rôle utile» et ce scepticisme apparaît marqué chez les jeunes. L’analyse économique apporte un éclairage intéressant sur cette singulière situation.

Le taux de syndicalisation reste faible en France : il touche 8% de la population active, contre plus de 70% dans les pays nordiques. Une partie de l’explication se trouve dans le célèbre «paradoxe de l’action collective» de Mancur Olson : le taux de couverture des salariés par les conventions collectives étant très élevé chez nous, pourquoi prendre la peine de se syndiquer si l’on peut bénéficier du résultat des négociations entre syndicat et patronat, sans en supporter les coûts ? D’un point de vue individuel, il vaut mieux adopter un comportement de «passage clandestin» (free rider), en laissant le soin à quelques uns, devenus de vrais professionnels du syndicalisme, de manifester et négocier en son nom. Mais cette passivité rationnelle des salariés alimente en retour une distanciation vis-à-vis de l’action syndicale.

Cette distanciation invite à s’interroger sur les objectifs poursuivis par les syndicats. Selon l’analyse traditionnelle, le syndicat aurait pour mission principale de négocier des hausses de salaires ou une amélioration des conditions de travail… pour ceux qui disposent déjà d’un emploi. Le syndicat représenterait donc d’abord l’intérêt des salariés en place –les «insiders»– et non celui de la totalité des travailleurs, et en particulier des personnes ayant un emploi précaire ou des chômeurs –les «outsiders». Le taux de syndicalisation en France reste fortement corrélé à la stabilité de l’emploi : moins de 1% des intérimaires et seulement 3% des personnes en CDD, 6,5% pour les CDI et même 15% pour les titulaires de la fonction publique. On pourrait objecter que les employeurs peuvent toujours contourner les syndicats et leurs revendications, en faisant appel à l’«armée de réserve» des outsiders. Mais c’est oublier que insiders et outsiders ne sont pas toujours interchangeables : il existe des coûts de rotation de la main d’oeuvre, que ce soit au niveau du recrutement (formation), du licenciement ou de la possible non coopération des insiders avec les nouvelles recrues. On peut même arriver à une situation paradoxale, dans laquelle les syndicats obtiennent des hausses de salaire pour ceux qui ont un emploi, alors même que le nombre d’outsiders augmente : ainsi, le salaire mensuel de base a progressé en France de 1,4% en 2014 dans les entreprises de 10 salariés ou plus, dans un contexte marqué pourtant par la forte hausse du chômage.

Faut-il conclure de ces analyses que les syndicats exercent un effet indésirable sur le marché du travail ? Sûrement pas. Les études empiriques nous montrent que les pays dans lesquels le taux de syndicalisation est élevé disposent d’un dialogue social de qualité, avec un effet positif sur la productivité et la confiance des individus. En réalité, ce dont souffre la France, c’est plutôt d’un manque de représentativité syndicale.

Comment faire ? Mancur Olson nous fournit à nouveau une piste : chaque individu doit trouver un gain individuel à être syndiqué. Cela suppose en retour que chaque syndicat ait intérêt à augmenter le nombre de ses adhérents, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui en France. En matière syndicale comme ailleurs, les incitations gouvernent les décisions des agents économiques et assurent le bon fonctionnement des institutions.

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