Emmanuel Combe a publié une chronique le 11 Septembre 2024 dans L’Opinion.
Europe/Chine : l’art de la guerre (commerciale)
L’été 2024 aura marqué un tournant décisif dans le conflit commercial qui oppose la Chine et l’Europe depuis un an. En effet, suite à l’annonce de la taxation provisoire des voitures chinoises le 4 Juillet, la Chine a riposté le 29 Août : elle a conclu que les exportateurs européens de brandy se livrent à des pratiques de dumping sur son marché. De plus, la Chine a ouvert deux enquêtes antisubventions sur les produits laitiers et le porc européens. A la lumière de ces faits, quelle lecture peut-on faire de la stratégie chinoise ?
En premier lieu, la Chine est adepte de la riposte graduée. Au départ, elle a ciblé un secteur – le brandy européen- qui pèse assez peu en valeur, en comparaison des voitures chinoises. Lorsqu’il est apparu que l’Europe irait au bout de ses investigations, la riposte a changé d’échelle : la Chine s’est attaquée à de nouvelles cibles, les produits laitiers et le porc, qui représentent plusieurs milliards d’euros d’exportation sur son marché.
En second lieu, la Chine a privilégié des secteurs ayant une forte symbolique et un fort impact politique. Ainsi, l’enquête sur le brandy européen vise en réalité un seul pays, la France, qui a été à l’initiative de la procédure sur les voitures chinoises : le brandy européen exporté en Chine est en effet constitué à 95% de … cognac. L’enquête vise aussi une région tout entière, qui vit au rythme du cognac et serait lourdement affectée en cas d’imposition de droits de douane. De même, sur le lait et le porc, la Chine cible deux activités agricoles particulièrement sensibles en Europe. En particulier, dans le cas du porc, la Chine constitue le seul débouché pour certains morceaux, peu consommés dans le reste du monde.
En troisième lieu, la Chine entend rendre coup pour coup, en appliquant des taxes aussi élevées que celles que l’Europe lui inflige. Ainsi, la Chine a annoncé qu’elle comptait imposer aux producteurs de cognac des droits moyens de 34,8%. Ce chiffre est à rapprocher des 36,3% appliqués par l’Europe à l’entreprise automobile chinoise SAIC, alors même que le plaignant chinois s’estimait victime de dumping à hauteur de 15,9%.
En quatrième lieu, la Chine sait que sa riposte sera difficilement contournable. Dans le cas des voitures électriques, la Chine peut éviter les taxes en implantant des usines en Europe ou en exportant à partir d’un pays tiers. A contrario, dans le cas du lait, du porc et du cognac, les stratégies de contournement sont improbables, voire impossibles : ces produits sont forcément fabriqués en Europe puis exportés vers la Chine.
La stratégie chinoise consiste donc à se préparer à une guerre commerciale avec l’Europe, en espérant ne pas avoir à la faire. La Chine a d’ailleurs décidé de suspendre l’application des droits de douane provisoires sur le cognac. Le message est aussi clair que redoutable : si l’Europe n’adoucit pas sa position sur les voitures électriques, les taxes tomberont en représailles. Une ultime fenêtre de discussion reste donc ouverte. L’Europe et la Chine parviendront-elles à négocier une désescalade ? Réponse dans les prochains mois.


