“Echange shampoing contre farine” (L’Opinion)

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Le Venezuela n’en finit pas de s’enfoncer chaque jour dans la crise, au point même de voir ressurgir… le troc. Sur les réseaux sociaux fleurissent des annonces du type « échange couches contre pâtes » ou « shampoing contre farine ». Plus aucun Vénézuélien ne veut détenir de bolivars, compte tenu de l’hyperinflation qui sévit. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : pour 2016, le FMI prévoit un taux d’inflation de 720 %, ce qui signifie que les prix seront multipliés par 8 cette année. De la pure folie, même si l’on n’a pas encore atteint le record du Zimbabwe dont le taux d’inflation avait atteint en 2007… 1 281 %. Vu d’Europe, qui connaît une inflation proche de zéro, le drame vénézuélien apparaît un peu irréel et à mille lieues de nos préoccupations. Il vient toutefois nous rappeler deux choses essentielles.

Tout d’abord, la monnaie repose entièrement sur la confiance : elle n’a de valeur que parce qu’elle est acceptée par tous, producteurs comme consommateurs, comme intermédiaire des échanges sur un territoire donné. Si le doute vient à s’installer quant à sa valeur future, un cercle vicieux de « fuite devant la monnaie » peut rapidement se mettre en place : les agents économiques commencent par remplacer la monnaie nationale par des dollars, phénomène bien connu en Amérique latine. Puis, ils se mettent à acheter tout ce qu’ils peuvent : détenir 100 kg de pâtes est toujours plus malin que de garder en portefeuille des bolivars dont la valeur se déprécie chaque jour. Au moins, le prix des pâtes augmentera avec l’inflation.

Comportement spéculatif. Une spirale auto-réalisatrice se met alors en place : plus les consommateurs achètent de marchandises, plus les prix montent, ce qui les conforte dans leur comportement spéculatif. L’économie de troc se développe et on comprend alors pourquoi la monnaie, géniale invention, est apparue dès les sociétés primitives : dans le troc, celui qui a besoin de pâtes et possède des couches, doit trouver un vendeur de pâtes… qui accepte en retour des couches. Compliqué ! La monnaie évite cette « double coïncidence » des besoins, en jouant le rôle d’intermédiaire permettant d’acheter toutes les marchandises.

Second enseignement : l’hyperinflation ne tombe jamais du ciel ; elle est toujours le résultat d’une politique laxiste, consistant à financer les dépenses publiques par la création monétaire. Mais imprimer de la monnaie, fût-ce en grande quantité, n’a jamais rendu un pays plus riche. En économie, on ne rase jamais gratis très longtemps. Ce qui rend un pays prospère, ce sont les institutions et réformes structurelles qui incitent des millions d’agents économiques à produire efficacement et à investir plus : éducation, santé, liberté économique, lutte contre la corruption, règles de droit, etc. Parmi ces institutions, l’indépendance de la Banque centrale joue un rôle fondamental : elle assure la stabilité des prix et évite que le pouvoir politique ne fasse joujou avec la création monétaire, pour financer des promesses irréalistes. A cet égard, la décision récente du gouvernement Maduro de reprendre le contrôle de la Banque centrale n’a fait que précipiter le cours des choses.

A l’heure où les populistes de tout bord voudraient en Europe toucher à l’indépendance de la BCE, n’oublions jamais que la monnaie est une institution trop précieuse et fragile pour être laissée entre les seules mains des décideurs politiques.

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