“Décrocheurs : ni carotte, ni bâton” (L’Opinion)

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Emmanuel Combe a publié une chronique dans le journal L’Opinion, le 6 Juillet 2016 sur les décrocheurs scolaires.

 

Décrocheurs : ni carotte, ni bâton

L’annonce il y a deux semaines de l’octroi d’une prime annuelle de 600 euros à chaque décrocheur scolaire a suscité un certain émoi : comment peut-on oser rémunérer un élève pour qu’il revienne sur les bancs de l’école ? Pourtant, si l’on veut bien laisser de côté un instant la morale et faire un peu d’économie, l’idée semble plutôt maligne : ne vaut-il pas mieux payer 600 euros aujourd’hui pour s’éviter de dépenser demain… 230 000 euros, soit le surcoût imposé à la collectivité par un décrocheur, selon un chiffrage réalisé en 2010 par le Boston Consulting Group ? Quand on sait que notre pays fabrique tous les ans au bas mot 120 000 décrocheurs, l’économie totale, si la moitié des décrocheurs d’une année revenait à l’école grâce à cette mesure, avoisinerait les 14 milliards d’euros, pour un coût annuel dérisoire de 36 millions. Bref, un très bon calcul économique !

Mais alors où est le problème ? Le problème est qu’il est peu probable que la carotte des 600 euros incite les décrocheurs à reprendre leur cartable. Ils ont quitté le système scolaire parce qu’ils n’y trouvaient plus leur place et ce n’est pas une modeste prime qui les fera changer d’avis. La carotte monétaire ne marchera pas. De plus, on ne sait pas déterminer le montant de la prime qu’il faudrait donner pour être sûr qu’un décrocheur revienne : sa décision de quitter le système scolaire échappe en grande partie à un calcul de type coût/bénéfice.

Faut-il pour autant renoncer à utiliser la carotte de la récompense – ou à l’inverse le bâton de l’amende — pour inciter les individus à changer leur comportement dans un sens plus vertueux ? Pas si sûr. Les primes et amendes peuvent même se révéler très efficaces, à condition que l’individu effectue un minimum de calcul rationnel : il devient alors sensible à l’appât du gain ou au paiement d’une sanction. Prenons l’exemple d’un voleur : pour le dissuader de commettre des délits, on pourrait calquer le montant des amendes sur le gain illicite, selon un principe simple et objectif « plus tu voles, plus tu paies ». Plus encore, pour tenir compte du fait que tous les voleurs ne se font pas attraper, une dose de dissuasion serait introduite. Par exemple, si la revente d’un iPhone sur le marché noir rapporte au voleur 350 euros, et si l’on estime la probabilité de se faire prendre à 15 % – ce qui est l’estimation la plus courante –, l’amende devrait même atteindre… 2 300 euros !

Les apprentis délinquants auraient vite fait de faire leur petit calcul et de se dire que « le vol ne paie plus ». Le bâton aurait ici des effets vertueux. Mais en France, cette approche monétaire des peines reste encore peu développée : dans le cas du vol, les condamnations prennent rarement la forme d’amendes, tandis que leur montant est souvent dérisoire.

Bref, il est toujours possible en économie de modifier le comportement des individus en jouant sur le levier des sanctions et des récompenses. A condition de les mettre à un niveau suffisamment élevé pour que cela ait un effet incitatif sur les individus. A condition surtout que les individus se livrent à un calcul économique. Pas sûr que cette seconde condition soit réunie dans le cas des décrocheurs scolaires : mieux vaut donc s’en tenir à des solutions non monétaires – des pédagogies disruptives par exemple – pour remédier au fléau du décrochage.

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