Emmanuel Combe a publié une chronique dans Les Échos le 7 Août.
Restrictions à l’exportation : demain, la Chine remerciera Donald Trump
Le géant néerlandais des équipements pour semi-conducteurs et première capitalisation d’Europe, ASML, a perdu près de 10 % à la Bourse en quelques jours. Le motif ? La révélation par The Information, qu’une entreprise d’État chinoise s’apprêtait à lancer la production en série de machines de lithographie DUV, l’un des produits phares d’ASML.
Rappelons d’emblée qu’ASML n’est pas une entreprise tout à fait comme les autres : elle détient 100 % du marché mondial des machines de lithographie EUV, celles qui gravent les puces les plus avancées, et plus de 80 % du marché des machines DUV. Ce monopole est le fruit de 30 ans de R&D et s’appuie sur un écosystème européen unique de fournisseurs, comme Zeiss pour l’optique ou Trumpf pour les lasers. Autant de barrières à l’entrée qui rendent peu probable l’arrivée d’un nouveau concurrent.
Or, depuis 2019, sous l’effet de pressions américaines, les Pays-Bas ont du bloquer l’exportation vers la Chine des machines EUV et DUV les plus performantes. La question qui se pose — et qui dépasse largement le cas d’ASML — est celle de l’effet d’une restriction d’accès à une technologie de pointe sur l’incitation à innover du pays visé. La réponse est loin d’être univoque, car deux forces contraires sont à l’œuvre.
D’un côté, une restriction produit sur le pays visé l’effet négatif recherché. Privé des équipements de pointe, ce pays ne peut pas produire les puces les plus avancées. Il ne peut pas non plus rattraper son retard en descendant le long de la courbe d’expérience, faute de transferts de connaissance liés à la maintenance et à l’usage des machines importées. Ainsi, l’URSS, privée d’ordinateurs occidentaux de pointe par le Cocom — comité créé en 1949 où Washington fixait la liste des produits non exportables par ses Alliés—, a accumulé dans l’électronique un retard qu’elle n’a jamais vraiment résorbé.
De l’autre, la restriction peut produire l’effet exactement inverse. La Chine peut certes contourner l’absence d’EUV en multipliant les passages sur des machines DUV, mais au prix de rendements dégradés. Privée d’accès, elle n’a plus qu’une issue : fabriquer elle-même les machines de pointe. Reste à savoir pourquoi un industriel chinois se lancerait dans une aventure aussi risquée. L’interdiction de vendre à la Chine les machines les plus avancées fonctionne en réalité comme une protection commerciale. Un entrant chinois sait désormais qu’il disposera d’une demande domestique captive et de grande taille, à laquelle le concurrent étranger le plus efficace n’aura plus accès : le risque de ne pas trouver de débouché, qui dissuade d’ordinaire d’entrer sur un marché aussi capitalistique, disparaît. La restriction revient à protéger une industrie naissante, sauf que cette protection est imposée … par l’extérieur. Rien de véritablement nouveau : l’économiste Réka Juhasz a montré que le blocus napoléonien à l’encontre du Royaume-Uni, pays leader dans les machines de filature, avait conduit les régions françaises les plus protégées de la concurrence britannique à mécaniser la filature du coton bien plus vite que les autres.
À court terme, la menace chinoise sur les machines DUV reste embryonnaire : quelques machines cette année devraient être livrées, une vingtaine en 2027, quand ASML en a livré 131 en 2025. Mais il pourrait en aller tout autrement à long terme. Et dans cette guerre technologique entre Washington et Pékin, il y aura deux grands perdants. L’Europe tout d’abord, qui n’a rien demandé et se voit imposer des règles d’exportation pour ses propres entreprises : elle perdra à terme une partie du marché chinois. Les États-Unis ensuite, qui n’auront contenu la menace qu’à court terme, tout en favorisant demain le développement de technologies de pointe en Chine. La Chine pourrait même dire merci demain à Donald Trump de lui avoir imposé une telle contrainte.


