Emmanuel Combe a publié dans L’Opinion, le 23 Avril 2026, une chronique sur la souveraineté numérique européenne.
Souveraineté numérique européenne : avoir un plan B
La semaine dernière, la Commission a dévoilé les résultats d’un appel d’offres visant à développer un cloud souverain en Europe. Les quatre fournisseurs retenus proposent des technologies qui ne sont pas tributaires de pays tiers et garantissent un niveau élevé de protection des données. Le montant de l’appel d’offres reste à ce stade assez modeste – 180 millions d’euros- mais il illustre la volonté de l’Europe de développer les prémisses d’une « souveraineté numérique ».
Il faut dire qu’en la matière, le constat est sans appel : nous sommes très dépendants des géants américains. Dans les moteurs de recherche généraliste, Google search concentre à lui seul environ 90 % des requêtes en Europe, suivi de Bing. Dans le cloud, les trois hyperscalers américains – AWS, Microsoft Azure et Google Cloud – captent près de 70 % du marché européen, reléguant les acteurs locaux à des positions secondaires. Même constat sur les modèles de langage, avec la domination de ChatGPT, Gemini et Claude. Dans les infrastructures de l’intelligence artificielle, Nvidia contrôle plus de 80 % du marché des GPU. Les services de paiement ne sont pas en restent : Visa, Mastercard et American Express concentrent l’essentiel des transactions en Europe.
Ces dépendances numériques exposent l’Europe à un risque systémique. Le scénario extrême serait celui d’un « kill switch » : un fournisseur américain pourrait couper, ne serait-ce que de manière momentanée, l’accès à un service essentiel, sur ordre du gouvernement américain. Ce risque n’est pas complètement théorique, dans un contexte de fortes tensions avec les Etats-Unis. Des signaux faibles existent même : le juge Guillou, magistrat à la cour pénale internationale, s’est vu priver l’accès à certains services numériques du quotidien comme la carte de paiement, au motif d’une menace pour la sécurité nationale. À cela s’ajoute le risque d’un transfert massif de données de l’Europe vers les Etats-Unis, si le gouvernement américain décidait de mobiliser le Cloud Act.
Pour autant, l’Europe conserve encore de solides atouts dans le numérique. Tout d’abord, elle maîtrise certains segments clés de la chaîne de valeur, à commencer par la lithographie avancée avec une entreprise comme ASML, en position de quasi-monopole dans le monde. Ensuite, le marché européen reste incontournable pour les géants numériques américains, ce qui donne à l’Union Européenne un certain pouvoir de négociation. Enfin, l’Europe dispose d’un vivier d’entreprises numériques, même si elles restent de taille modeste. Dans les moteurs de recherche, on peut mentionner Qwant ou Ecosia. Dans le cloud, des opérateurs comme Scaleway développent des solutions à l’échelle continentale. Si ces acteurs n’ont pas la taille des géants américains, ils constituent néanmoins une sorte de « plan B » qui nous prémunit d’une dépendance absolue. Le véritable défi est demain de les faire changer d’échelle. Pour cela, il va falloir lever plusieurs freins : la fragmentation des marchés en Europe et surtout l’inertie des utilisateurs. En effet, les entreprises comme les citoyens européens hésitent à adopter des solutions alternatives tant qu’elles ne sont pas largement diffusées, ce qui freine précisément leur diffusion. Le rôle de la puissance publique consiste justement à enclencher des effets de réseau et à créer une dynamique d’adoption, via la commande publique. Comme le résume avec justesse le patron de Qwant Olivier Abecassis : « En Europe, nous avons moins besoin de subventions que d’utilisateurs ».


