Emmanuel Combe a publié une chronique dans L’Opinion le 16 Février 2026.
Trump, le Groenland et le retour du chantage tarifaire : riposter ou subir
Le président américain vient d’annoncer son intention d’imposer des droits de douane supplémentaires de 10 % si l’Union européenne tentait de s’opposer à son projet d’ « acquisition » du Groenland. L’année dernière déjà, Trump avait brandi la menace de représailles commerciales contre l’Europe si elle n’assouplissait pas sa régulation des plateformes numériques (DSA et DMA). Groenland ou tech, la logique est à chaque fois la même : faire plier l’Europe sur une question qui relève de sa souveraineté, en utilisant l’arme du commerce international.
Face à ce nouveau chantage, le plus grand piège serait de rechercher une nouvelle fois l’apaisement. C’est exactement l’erreur commise il y a un an, lorsque Donald Trump a lancé ses « tarifs réciproques » : au lieu d’entrer dans une logique de riposte, l’UE a préféré choisir l’apaisement. Elle a accepté en août 2025 le principe d’un accord plafonnant les droits de douane à 15 % sur une large part de ses exportations vers les Etats-Unis.
En cédant sous la pression, l’Europe a envoyé à Donald Trump le signal qu’il attendait : l’intimidation paie. A l’inverse, la Chine a montré très rapidement la voie : Pékin a répondu du « tac au tac » aux Etats-Unis, en rendant coup pour coup, notamment sur les droits de douane et les restrictions aux exportations.
Quels leviers de riposte l’Europe doit-elle activer aujourd’hui ?
La première chose à faire est de suspendre le processus de ratification de l’accord sur les tarifs douaniers. La discussion est d’ailleurs ouverte : plusieurs députés européens, dont le patron du PPE Manfred Weber, se sont exprimés en faveur d’une telle suspension. On ne voit pas en effet comment l’Europe pourrait valider un deal commercial lorsque les conditions qui l’entourent ont été modifiées unilatéralement.
La seconde chose à faire est de riposter en ciblant les dépendances américaines en matière d’importations de produits européens. Plusieurs études empiriques récentes ont en effet montré que les Etats-Unis affichent un nombre élevé de « produits dépendants », y compris dans des secteurs stratégiques. Par exemple, l’Europe pourrait imposer des restrictions aux exportations sur des produits tels que les intrants chimiques pour le secteur agricole ou les technologies de lithographie pour les semi-conducteurs.
La troisième chose à faire est de brandir l’arme fatale de l’anti-coercition. Le président Macron vient clairement de prendre position en ce sens. Le règlement anti-coercition a été conçu pour dissuader un pays tiers d’exercer un chantage économique afin de contraindre les choix souverains de l’Europe. La situation du Groenland correspond exactement à l’esprit de ce texte : une contrainte tarifaire destinée à obtenir une concession géopolitique.
L’outil anti-coercition autorise une large palette de représailles. En particulier, l’Europe pourrait menacer de taxer les exportations américaines de services (elle affiche un déficit de près de 150 milliards d’euros avec les Etats-Unis dans les services, qu’ils soient numériques ou financiers). L’Europe pourrait d’ailleurs invoquer la propre rhétorique de Donald Trump pour justifier cette mesure : si, comme il le prétend, tout déficit commercial est « déloyal », alors l’Europe est fondée à taxer les importations de services américains.
Si l’Europe ne réagit pas fermement sur le dossier du Groenland, elle risque de le payer encore plus cher demain sur d’autres dossiers : défense, énergie, normes, fiscalité. La question quasi existentielle est bien de savoir si l’UE accepte de vivre dans un ordre international où la force remplace le droit. La meilleure façon d’éviter l’épreuve de force est paradoxalement d’être prêt à… la soutenir.
Emmanuel Combe est professeur des Universités à Paris 1 Panthéon-Sorbonne et professeur associé à SKEMA Business School.


