Emmanuel Combe a publié le 1er Décembre 2025 une chronique dans L’Opinion.
Quand l’Etat dépense, les Français épargnent
18,9% : tel est le taux d’épargne des Français en cette fin d’année. Du jamais vu depuis les années 70. Dans le même temps, la France continue d’afficher un déficit public supérieur à 5 %, sans véritable espoir d’amélioration à court terme. Existe-t-il une relation causale entre ces deux faits économiques ?
David Ricardo apportait dès 1821 une réponse positive à cette question : une hausse des dépenses publiques financée par l’emprunt sera compensée par une hausse équivalente de l’épargne des ménages. L’idée est que les ménages anticipent parfaitement les conséquences d’un déficit budgétaire : une hausse demain des impôts pour rembourser la dette publique. Cette idée, reprise en 1974 par Robert Barro, a donné naissance à ce que l’on appelle désormais l’effet « Ricardo-Barro ». Dans sa version la plus pure, cet effet implique une inefficacité totale de toute politique de relance financée par l’emprunt : un euro de déficit budgétaire en plus entraîne un euro d’épargne privée en plus.
Les travaux empiriques montrent que, s’il existe bel et bien un effet Ricardo-Barro, son ampleur dépend de la situation financière du pays. Ainsi, une étude récente, couvrant 80 pays développés et émergents sur 30 ans, met en évidence une courbe en U entre solvabilité d’un pays et comportement des épargnants.
Premier cas de figure : le pays est très peu endetté et crédible aux yeux des investisseurs. Dans ce cas, les ménages savent que l’Etat pourra se financer demain sans problème et roulera sa dette indéfiniment. Ils n’ont donc aucune raison d’épargner en prévision d’impôts futurs. Cette situation se retrouve dans les pays qui affichent un ratio dette/PIB limité, qui sont très bien notés et dont la trajectoire budgétaire est crédible, à l’image des pays du Nord de l’Europe.
Second cas de figure : le pays est tellement endetté que les ménages anticipent un risque élevé de défaut. En clair, la dette ne sera probablement pas remboursée ou fera l’objet d’une restructuration. Dans ce cas, les ménages n’ont pas d’incitation à épargner plus, surtout si la dette est détenue par des étrangers : ces derniers feront les frais de la restructuration de la dette, voire de son annulation. Cette situation se rencontre tout particulièrement dans des pays émergents, ayant un niveau de dette très élevé et qui n’arrivent plus à se financer sur les marchés, à cause du manque de crédibilité de leur trajectoire budgétaire.
Entre ces deux cas extrêmes, se trouve la situation intermédiaire d’un pays suffisamment endetté pour voir ses conditions de crédit se dégrader, sans pour autant être dans une situation de détresse financière. Dans ce cas de figure, les ménages anticipent des hausses d’impôts futures, et le mécanisme ricardien joue, au moins partiellement : chaque euro de déficit public est en partie compensé par une hausse de l’épargne privée. C’est précisément dans cet entre-deux que se situe aujourd’hui la France. Notre pays ne présente pas un risque de défaut élevé, mais les agences de notation ont revu leur notation à la baisse. Ces révisions successives témoignent d’un diagnostic partagé : la trajectoire de la dette s’est nettement détériorée et les perspectives de rétablissement budgétaire manquent de crédibilité. Le déficit dépasse durablement les 5 %, sans perspective réaliste de retour sous les 3 %. La charge d’intérêt sur la dette augmente rapidement, au point que la France se finance désormais plus cher que nombre de ses voisins. Dans ce contexte, les Français anticipent légitimement une hausse future des impôts… ce qui les incite à épargner davantage.


