Emmanuel Combe a publié une chronique dans Les Échos le 18 mai 2025.
Politique industrielle : le difficile rattrapage européen
Durant la crise du Covid, l’Europe a découvert avec effroi sa forte dépendance aux importations de puces électroniques. Nous avons tous en mémoire l’épisode des constructeurs automobiles européens, contraints de mettre temporairement à l’arrêt leurs chaines d’assemblage, faute de semi-conducteurs. C’est dans ce contexte critique que la Commission a lancé en 2022 le Chips Act, un grand programme de politique industrielle, destiné à réduire la dépendance de l’Europe et à renforcer sa présence dans les technologies de pointe. L’objectif visé est ambitieux : faire passer de 10% à 20% la part de marché de l’Europe dans la production de puces, à l’horizon 2030. Un récent rapport de la Cour des comptes européenne constate que cet objectif sera loin d’être tenu : selon les sages de Luxembourg, l’Europe atteindra au mieux… 12% de part de marché en 2030. En effet, le rattrapage technologique et industriel n’est pas un processus aussi simple qu’il y parait.
En premier lieu, il suppose un effort financier de grande ampleur pour combler le retard. Au cours de la période 2024-2032, l’Europe devrait investir 147 milliards d’euros en capital, dont une partie provenant du Chips Act. Les chiffres peuvent sembler importants mais en réalité, dans une industrie gourmande en capitaux, ils restent assez modestes : à titre de comparaison, un pays comme Taiwan va investir 682 milliards au cours de la même période, soit 4,5 fois plus que toute l’Europe. Le rattrapage se heurte au fait que les concurrents – notamment asiatiques – continuent d’avancer eux-mêmes très vite.
En second lieu, le rattrapage est un processus qui prend du temps. Pour produire à des coûts compétitifs, il faut apprendre à produire et descendre le long de la fameuse « courbe d’expérience ». Une récente étude du NBER montre que cette courbe est assez lente dans les semi-conducteurs, de l’ordre de 4,7 % : cela signifie que, grâce à l’expérience acquise, les coûts diminuent de 4,7 % à chaque doublement de la production. Ajoutons à cela que le processus de rattrapage risque d’être ralenti en Europe par une importante pénurie de personnel qualifié, que ce soit au niveau des experts spécialisés mais aussi des personnes travaillant sur les lignes de production.
En troisième lieu, le rattrapage court toujours le risque d’être à contre-temps du marché. En termes de produits tout d’abord. Ainsi, dans le cas du Chips Act, une partie des financements est ciblée sur la production de puces de pointe, notamment de petite taille. Or, à l’heure actuelle, la demande européenne est plutôt concentrée sur des puces courantes, qui sont produites en quantité insuffisantes. En termes de timing ensuite : le marché des semi-conducteurs est un marché très cyclique, notamment sur les puces courantes. Le risque est alors que les nouvelles usines de puces en Europe se mettent à produire au moment où le marché mondial se retrouvera en situation de surcapacités.
Plus fondamentalement, à supposer même que nous rattrapions demain une partie de notre retard, l’indépendance de l’Europe restera toute relative. Rappelons par exemple que certaines matières premières nécessaires pour fabriquer les puces ne sont pas produites en Europe, à l’image du gallium raffiné, importé de Chine. De même, la croissance de la production de semi-conducteurs en Europe va provenir pour l’essentiel de l’implantation d’usines du fondeur taiwanais TSMC ou américain Globalfoundries. On voit ici tout le paradoxe de la politique d’autonomie stratégique : elle consiste à attirer sur le sol européen … des investisseurs non européens.


