« Le protectionnisme doit rester raisonné et raisonnable » (L’Opinion)

Emmanuel Combe a publié une chronique le 18 Juin 2025 dans L’Opinion.

Le protectionnisme doit rester raisonné et raisonnable

 

Jamais depuis 1945 le protectionnisme n’aura eu autant le vent en poupe dans le monde, aux Etats-Unis comme ailleurs. Ainsi, en France, selon un récent sondage Odoxa, 52 % des Français souhaitent « plus de protectionnisme ». Les partisans de l’ouverture commerciale (dont l’auteur de ces lignes) doivent prendre acte de ce changement de paradigme et accepter de porter un discours raisonné et raisonnable sur le protectionnisme.

En premier lieu, tout protectionnisme n’est pas injustifiable par principe. En particulier, lorsqu’un pays est en retard dans un secteur, il peut être judicieux qu’il se protège, le temps de descendre le long de la « courbe d’expérience ». Cette notion désigne le fait que le coût de production décroît avec la quantité cumulée dans le temps : plus un pays produit depuis longtemps, plus il est capable de produire efficacement. A contrario, un pays en retard n’a pas encore accumulé suffisamment d’expérience et ne peut donc être compétitif, face aux importations. Une protection temporaire lui permet alors de se donner le temps d’apprendre. Cette situation ressemble beaucoup à celle de l’Europe dans un secteur comme les batteries électriques : face à la Chine, qui dispose d’une large avance, elle n’a pas d’autre choix que de se protéger. Mais pour que ce protectionnisme éducateur porte vraiment tous ses fruits, encore faut-il qu’il soit temporaire, au risque sinon de désinciter les entreprises à s’améliorer et de créer une rente de situation durable. Il faut donc lui donner d’emblée une date de fin.

Proportionnalité. En second lieu, il est assez logique, face aux droits de douane « réciproques » imposés par D. Trump, que l’Europe riposte par des mesures protectionnistes. Pour autant, elle ne doit pas céder à une riposte massive et aveugle, pour ne pas se faire mal à elle-même. Comme le souligne une récente étude du CAE, les représailles doivent être ciblées sur des produits américains pour lesquels nous disposons de substituts, que ce soit en termes de produits ou de pays. De plus, il est judicieux de cibler des produits finis plutôt que des biens intermédiaires : cela risquerait de nuire à la compétitivité de nos propres entreprises. Enfin, il faut sélectionner des produits pour lesquels les Etats-Unis sont très dépendants de l’Europe pour les exportations.

 

En troisième lieu, les règles du commerce international, telles qu’elles sont édictées par l’OMC, nous autorisent à nous protéger de la concurrence déloyale. Cette « défense commerciale » a le mérite de se fonder sur des règles de droit : par exemple, dans le cas du dumping, il faut non seulement démontrer l’existence d’un dumping, mais également d’un préjudice à l’industrie et d’un lien de causalité. Plus encore, les mesures compensatoires obéissent à un principe de proportionnalité : en matière de dumping, les droits de douane ne peuvent être supérieurs au préjudice subi par le pays.

Pour autant, si nous pouvons accepter une dose de protectionnisme, ne nous leurrons pas : ce n’est pas en érigeant des barrières douanières que nous gagnerons la bataille de l’innovation et de la productivité. Elles nous permettent seulement de gagner un peu de temps. Souvenons-nous des mots de Jean Jaurès : le protectionnisme ne constitue qu’« un abri provisoire », car les barrières douanières « isolent plus qu’elles ne protègent ».

 

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