Emmanuel Combe a publié, le 10 Avril 2025, une chronique dans Les Échos :

Le pari industriel de Trump est hasardeux

 

En matière de protectionnisme, Donald Trump a tiré une leçon de son premier mandat : mettre des droits de douane sur un seul pays -en l’occurrence la Chine – n’a pas permis de réduire le déficit commercial américain. En effet, la Chine a contourné le tarif, en exportant à partir de pays tiers. C’est ainsi que le Vietnam est devenu en l’espace de quelques années une base arrière pour les entreprises qui fabriquaient auparavant en Chine leurs baskets, vêtements ou jouets avant de les exporter vers les Etats-Unis. L’excédent commercial du Vietnam avec les Etats-Unis a ainsi doublé entre 2017 et 2023. Donald Trump entend mettre fin à ces stratégies de contournement indirect en menaçant de taxer le Vietnam à hauteur de 46%, et plus généralement tous les pays émergents.

Dans ces conditions, pour échapper aux droits de douane, les exportateurs ne disposent plus que d’une solution : le contournement direct, en venant produire sur le sol américain. Tel est d’ailleurs l’un des crédos du président américain. Son ambition est tout à la fois de réduire le déficit commercial, de créer de l’emploi et de réindustrialiser le pays. La poursuite de ces différents objectifs risque de se heurter à plusieurs obstacles.

En premier lieu, les relocalisations sont un processus long et coûteux, surtout lorsqu’elles n’ont pas été anticipées. Pour une entreprise qui n’est pas présente sur le sol américain, il faut non seulement construire une usine mais aussi réorganiser toute sa chaine de valeur. Par exemple, un producteur d’ordinateurs implanté en Thaïlande dispose d’un réseau de fournisseurs de composants à proximité, afin d’optimiser ses coûts et ses délais. S’il décide de se relocaliser aux Etats-Unis, il lui faudra reconstruire tout un nouvel éco-système local.

En second lieu, la décision de se localiser aux Etats-Unis présente un fort degré d’irréversibilité, compte tenu de la présence de coûts fixes et irrécupérables. Il faut donc être certain que les droits de douane imposés par D. Trump seront durables. Rien n’est certain sur ce point.

En troisième lieu, si l’entreprise est implantée dans un pays émergent, la relocalisation vers les Etats-Unis va se traduire par une hausse de ses coûts de production, qui sera répercutée dans le prix de vente aux Etats-Unis. Cet effet négatif sur les prix n’est donc guère différent de celui que l’on aurait observé si l’entreprise était restée dans le pays à bas coût, avait exporté aux Etats-Unis et payé des droits de douane.

En quatrième lieu, le fait d’attirer des usines sur le sol américain ne signifie pas pour autant que le pays va se réindustrialiser. En effet, la véritable réindustrialisation passe par la maîtrise en amont des technologies et des compétences clés, ce qui suppose de mettre en place une politique de transfert de ces technologies et compétences. Implanter des unités d’assemblage ne suffit pas.

En dernier lieu, en se relocalisant aux Etats-Unis, les entreprises étrangères vont mieux connaître le marché local et prendre des parts de marché aux entreprises américaines. C’est exactement ce qui s’est passé durant les années 1980 lorsque les Etats-Unis ont mis en place des droits de douane de 45% sur les importations de motos japonaises. Honda et Kawasaki ont réagi aussitôt en augmentant leur présence sur le sol américain, conduisant à une concurrence accrue, au détriment du constructeur local… Harley Davidson.

Bref, l’idée selon laquelle les relocalisations contraintes permettront de réindustrialiser les Etats-Unis est un slogan politique séduisant. Pour autant, sur un plan économique, il s’agit d’un pari assez hasardeux.

 

 

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