“La France a tout pour réussir : misons sur nos excellences !” (L’Opinion)

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Dans un pays miné par la défiance et la peur du lendemain, comment pouvons-nous nous réinventer un avenir commun ? Telle est l’une des questions fondamentales posée aujourd’hui aux Français à l’occasion du grand débat national. Une piste possible peut être explorée du côté de l’économie, en se demandant qu’elle est notre identité économique profonde. Celle qui nous définit le mieux, qui nous rend fiers d’être français, à nos propres yeux comme aux yeux du reste du monde ; celle qui constitue une source pérenne de création de richesse et d’emplois pour tous et sur tout notre territoire.

Cette identité économique française existe, même si on ne la voit pas toujours, et elle porte un beau nom : l’excellence. Ou plutôt les excellences. L’excellence du boulanger qui fait du bon pain, l’excellence du viticulteur qui exporte son vin au Japon, l’excellence de l’ouvrier qui fabrique de beaux sacs en cuir, l’excellence de l’ingénieur qui conçoit de nouveaux avions, l’excellence du commerçant de proximité qui mise sur l’accueil et le sourire, l’excellence de tous ceux pour qui le travail, c’est d’abord du travail bien fait.

La France des excellences existe

Si l’on doute de la pertinence économique de cette économie fondée sur les excellences, il suffit de se pencher un instant sur notre commerce extérieur : dans l’océan de notre déficit commercial, surnagent depuis deux décennies quelques pépites comme l’aéronautique, les produits du luxe, les boissons et produits du terroir. A elles seules, ces trois activités représentent en 2017 un excédent commercial de plus de 50 milliards d’euros : 18 milliards pour l’aéronautique, 22 milliards pour le luxe, 12 milliards pour les boissons et produits du terroir. C’est énorme : 50 milliards, c’est l’équivalent, en positif, de… notre déficit commercial. Mais quel est le point commun entre les avions, les parfums et les fromages AOC ? L’excellence, tout simplement. L’excellence technologique d’Airbus ; l’excellence des nez et de la main pour les parfums et la maroquinerie de luxe, l’excellence des savoir-faire dans le cas des fromages, vins et spiritueux.

Le luxe nous offre un bel exemple de cette économie qui mise sur la « compétitivité par le haut » et échappe à la tyrannie des prix bas. Le luxe, c’est le royaume du « pouvoir de marché » selon une étude du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII), les exportateurs français de produits de maroquinerie peuvent pratiquer des prix 7 fois supérieurs à ceux de pays dotés d’une qualité moyenne dans le même secteur, sans perdre de parts de marché Plus fondamentalement, le luxe, c’est la mondialisation à l’envers, c’est la revanche de la France sur la Chine, ce ne sont pas les ouvriers chinois qui remplacent les ouvriers français ; ce sont les ouvriers qualifiés, artisans, designers, créateurs français qui exportent au travers de leurs produits leur savoir-faire aux quatre coins de la planète. Avec le luxe, la mondialisation n’est plus seulement une machine à délocaliser et à comprimer les coûts : grâce aux exportations, elle nous garantit des emplois pérennes, ancrés dans nos territoires. Chaque Français qui voyage à l’étranger peut voir à quel point les marques et produits de luxe de notre pays – champagne, vins, sacs à main, parfums, etc. — sont plébiscitées et en tire une forme de fierté nationale.

L’excellence peut être partout

Mais l’excellence ne se réduit pas au secteur du luxe. L’excellence n’a pas de secteur réservé : elle peut être partout, dans toutes les activités car elle est d’abord une attitude, une démarche productive, fondée sur la qualité et l’inventivité. A vrai dire, avec l’excellence, il n’y a plus de secteurs dépassés ou de secteurs d’avenir ; il y a juste des produits dépassés et des produits d’avenir. L’enjeu d’une politique industrielle moderne est de diffuser l’excellence dans tous les secteurs d’activité où nous sommes déjà présents, pour faire beaucoup mieux, pour monter en gamme et en qualité nos productions. Prenons l’exemple du tourisme, l’une des pépites cachées de notre pays, qui affiche chaque année un solde commercial positif de l’ordre de 16 milliards d’euros. Nous avons trop tendance à le considérer comme une rente naturelle, assise sur un patrimoine culturel et des paysages d’exception.

Mais le tourisme est d’abord une activité qui mise sur l’humain, l’immatériel et le service : la compétitivité se joue dans le sourire, la qualité de l’accueil du client, la coordination entre les activités de commerce, de tourisme et de culture. L’ambition pour notre pays demain est donc moins de vouloir attirer 100 millions de touristes que de faire en sorte que ceux qui viennent chez nous aient envie d’y séjourner plus longtemps et de revenir : misons sur la qualité et la montée en gamme, plutôt que sur la quantité.

L’excellence est plurielle

Pour construire cette France des excellences, nous devons mobiliser tous les leviers disponibles. L’excellence se façonne certes dans les laboratoires de recherche, à coups de R&D et de brevets. Nous devons poursuivre l’effort d’investissement dans l’innovation technologique, au travers du Crédit impôt recherche, des pôles de compétitivité, des dispositifs en faveur des PME innovantes, du développement de l’accès à l’enseignement supérieur. Ces leviers sont fondamentaux : point de salut aujourd’hui dans des secteurs comme l’automobile ou la pharmacie sans Recherche-Développement, sans innovations, sans brevets, sans ingénieurs.

Mais prenons garde à ne pas réduire l’excellence au seul univers de la technologie et au monde des chercheurs, aussi important soit-il. L’excellence est plus que jamais plurielle. Elle peut surgir là où on ne l’attend pas, là où on ne l’attendait plus : regardez la formidable réussite de Seb, qui a réinventé le marché des ustensiles de cuisine. Elle repose sur des ingrédients aussi variés que le design (un beau produit se vendra toujours mieux qu’un produit qui ne l’est pas) ; la créativité telle qu’elle s’exprime par exemple dans le secteur florissant des jeux vidéo et de l’animation ; l’excellence de la main et des savoir-faire, telle qu’on l’observe dans notre viticulture ou nos produits du terroir ; les marques et innovations commerciales, à l’image des eaux minérales où la France est leader mondial ; la qualité du service et de l’accueil, la réactivité, les délais de livraison, le sens du sourire dans le commerce de détail ; le goût du bon produit dans les assiettes ; la qualité de fabrication dans notre industrie, grâce notamment à la robotisation et à l’intelligence artificielle. Bref, la France des excellences doit marcher sur ses deux jambes : patrie de la haute technologie, la France doit aussi être celle de la créativité et de la qualité sous toutes ses formes et dans tous les secteurs.

L’excellence se nourrit de tous les talents

L’excellence de nos productions est une matrice qui peut rassembler demain tous les Français, autour de valeurs fortes comme le goût de l’effort et du travail bien fait. Elle peut redonner du sens, de l’ancrage local, de la fierté nationale à une mondialisation trop souvent vécue comme anonyme. Elle permet aussi de diversifier les voies de la réussite et d’en finir avec la tyrannie de l’excellence scolaire unique : s’accomplir comme pâtissier n’est pas moins méritant que de sortir d’une grande école. Mais nous ne pourrons opérer la montée en gamme de toutes nos productions, sans opérer en parallèle une montée en gamme des qualifications : pas de qualité des produits sans qualification des hommes. De tous les hommes.

L’excellence est inclusive et transversale : elle est ouverte à toutes les bonnes volontés puisqu’elle se nourrit de tous les talents, celui des chercheurs, des ingénieurs, des ouvriers, mais aussi des artisans, des commerçants, des agriculteurs. Luttons contre l’illettrisme et le décrochage scolaire. Diversifions les voies de la réussite scolaire. Valorisons davantage les métiers de la main et créatifs. Menons une politique de pérennisation de nos savoirs faire et métiers d’art. Incitons les jeunes à s’orienter vers les formations créatives et valorisons toutes les formes de réussite, notamment au travers de l’apprentissage.

Nous sommes un petit pays mais un pays différent des autres, avec son esprit d’Astérix, sa French Tech et sa French touch. Nous avons tout en nous, en notre histoire, pour retrouver demain les chemins de la prospérité, en repartant à la conquête du vaste monde avec nos productions de qualité. Nous pouvons nous réinventer un avenir commun, si nous renouons avec notre véritable identité économique : la France des excellences.

Expert ès concurrence

Emmanuel Combe est économiste et professeur des Universités. Il est actuellement vice-président de l’Autorité de la concurrence et professeur à Skema Business School. Il vient de publier un Petit manuel (irrévérencieux) d’économie (éditions Concurrences), inspiré de ses chroniques parues dans l’Opinion. Un chapitre entier est consacré à la France des excellences.

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