« Guerre commerciale : 90 jours pour dissuader » (L’Opinion)

Emmanuel Combe a publié le 11 Avril 2025 une chronique dans L’Opinion.

Guerre commerciale : 90 jours pour dissuader

Donald Trump vient d’annoncer qu’il suspendait pour 90 jours tous les droits de douane « réciproques », annoncés avec fracas le 2 Avril. Seule la Chine se voit imposer un traitement particulier et sévère, avec le maintien de droits de douane à hauteur de 125%.  A court terme, pour l’Union Européenne, il s’agit d’un ballon d’oxygène.

Pour autant, on aurait tort de considérer que la situation a radicalement changé. Il n’en est rien : le président américain reste convaincu que les Etats-Unis sont victimes du comportement déloyal de l’Europe, au motif qu’ils affichent un déficit commercial bilatéral. Dans ces conditions, l’erreur pour l’Europe serait de se contenter de négocier durant ces 3 mois un désarmement tarifaire réciproque, sans préparer en même temps une riposte en cas d’échec des pourparlers. Ce volet dissuasif passe par la mise en place d’une stratégie qui va au-delà des sanctions classiques, centrées sur les importations de marchandises et les droits de douane.

En premier lieu, l’Europe dispose depuis 2023 d’un instrument de défense commerciale redoutable, qui ressemble un peu à une arme nucléaire : le règlement 2023/2675 sur l’anti-coercition. Cet instrument vise à sanctionner un pays qui exercerait des pressions commerciales sur l’Europe, dans le but d’obtenir des concessions sur des sujets qui ne relèvent pas du commerce international. Certaines annonces du Président Trump relèvent clairement d’une tentative de coercition : ainsi, il a indiqué à plusieurs reprises que, pour échapper aux droits de douane, l’Union Européenne devait lever le pied sur la régulation des géants du numérique, et notamment le DMA ou le DSA. Face à une telle menace, l’instrument anti-coercition permet à l’Europe d’imposer une large palette de sanctions : droits de douane mais aussi exclusion des marchés publics ou blocage d’investissements étrangers.

En second lieu, l’Europe peut élargir sa riposte  au-delà des seules marchandises et viser également le secteur des services. En effet, si l’on se contente de taxer les importations américaines de marchandises, nous risquons rapidement de nous faire mal à nous-mêmes : par exemple, une taxe sur  les produits médicaux et pharmaceutiques, premier poste d’importation des Etats-Unis, conduirait à renchérir le coût de la santé en Europe.  De plus, nous pouvons reprendre à notre compte la rhétorique de Donald Trump sur les déficits commerciaux « injustes » : nous sommes légitimes à taxer les services puisque nous sommes largement déficitaires dans nos échanges commerciaux avec les Etats-Unis. Mais l’argument principal est surtout que les services pèsent lourd à Wall Street. Si l’on prend uniquement le numérique et les services financiers, ils représentent à eux-seuls un tiers de l’indice S&P. Des représailles européennes auraient un effet négatif instantané sur la valorisation des entreprises américaines de services et, par effet de ricochet, sur le portefeuille de nombreux Américains. N’oublions pas que 56% des ménages américains possèdent des parts dans des fonds d’investissement, pour un montant total de 29 000 milliards.

Bref, les 90 jours de sursis doivent être mis à profit pour négocier mais aussi et dissuader les Etats-Unis de reprendre l’escalade tarifaire. Pour éviter la guerre (commerciale), la meilleure solution reste encore de s’y préparer et de le faire savoir. Cela s’appelle la dissuasion.

 

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