« Gouvernement de coalition : la rigueur budgétaire risque d’attendre » (L’Opinion)

Emmanuel Combe a publié le 16 Septembre 2025 une chronique dans L’Opinion.

Gouvernement de coalition : la rigueur budgétaire risque d’attendre

 

Le nouveau Premier Ministre, Sébastien Lecornu, s’est donc vu confier la délicate et lourde tâche de former un nouveau gouvernement. Il va lui falloir trouver des points de convergence entre le bloc central, une partie de la gauche et le groupe Liot, sans pouvoir aller jusqu’à établir un véritable contrat de gouvernement entre ces différentes forces politiques, compte de leurs sensibilités assez différentes. Autant dire que l’on devrait assister, d’ici quelques semaines, à la formation d’un gouvernement de coalition.

L’économie politique nous enseigne que les gouvernements de coalition sont généralement peu propices à un effort budgétaire soutenu, et ce pour au moins trois raisons.

Première raison : les membres de la coalition risquent de se livrer à une  guerre d’usure lors des arbitrages budgétaires. En effetlorsqu’il va falloir discuter des coupes dans les dépenses publiques, que ce soit en termes de cibles ou de montant, chacun va tenter de défendre le groupe d’électeurs qu’il représente et de faire porter l’ajustement budgétaire sur les autres membres de la coalition. Chacun va donc tenir ses positions, ce qui conduira à retarder la prise de décision. De plus, les économistes Alesina et Drazen ont montré que plus la répartition des coûts d’un ajustement budgétaire est asymétrique, plus les retards sont systématiques dans le processus de stabilisation budgétaire.

Seconde raison : les membres de la coalition pourraient être tentés de faire un usage stratégique de l’endettement public. En effet, laisser filer la dette aujourd’hui présente un avantage sur le plan politique : cela limitera demain les marges de manœuvre des successeurs, au point même de les empêcher d’appliquer leur programme électoral. Cette tentation est d’autant plus forte que l’on s’approche d’une échéance électorale décisive et incertaine – l’élection présidentielle de 2027 –  et que l’échiquier politique est très polarisé, avec le risque que les partis d’extrême gauche ou d’extrême droite arrivent au pouvoir.

Troisième raison : la multiplication des portefeuilles ministériels. Les gouvernements de coalition sont propices à la multiplication des « maroquins », afin que chaque parti et sensibilité soit représenté au sein du gouvernement. Il en résulte que chaque Ministre aura peu d’incitation à faire un effort de rigueur budgétaire au sein de son propre Ministère. Il considèrera que l’impact de son effort sera dilué et qu’il vaut mieux laisser aux autres Ministres le soin d’être rigoureux. Il s’agit d’une situation assez classique de « bien commun » :  si la réduction de la dépense publique relève bien de l’effort collectif, chacun a toutefois individuellement intérêt à ne pas faire d’effort. Ainsi, une étude empirique de Perotti sur 19 pays de l’OCDE au cours de la période 1970-95 montre clairement que, toutes choses égales par ailleurs, plus le nombre de ministres est élevé, plus le déficit public est élevé.

Bref, la littérature économique nous invite à être assez prudent sur le fait qu’un gouvernement de coalition puisse mener une véritable politique de redressement budgétaire. La Commission Européenne ne s’y trompe pas et anticipe un déficit public de 5,6 % du PIB en 2025 et 5,7 % en 2026. Nous sommes loin, très loin, des 3 %. 

 

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