« Fin du multilatéralisme : une défaite intellectuelle » (Les Échos)

Emmanuel Combe a publié une chronique dans Les Échos, le 2 Septembre 2025.


Fin du multilatéralisme : une défaite intellectuelle

Né à Genève le 30 Octobre 1947 sous le nom de GATT ; mort à Washington le 2 Avril 2025 sous le nom d’OMC. Le multilatéralisme commercial aura vécu 78 ans, avant de succomber lors du Liberation Day. En effet, avec ses « tarifs réciproques », différenciés selon les pays, Donald Trump lui a porté un coup fatal, en s’asseyant sur son principe fondateur : la clause de la nation la plus favorisée. En substance, cette clause impose, pour un même produit, la non-discrimination entre les pays.

Mais si le multilatéralisme commercial a pris fin en 2025, il ne faut pas oublier que les attaques contre l’OMC ont commencé il y a plus de 20 ans. Déjà en 1999, à Seattle, lors de la 3eme conférence de l’OMC, les opposants présentaient l’OMC comme l’agent d’un libéralisme débridé, sans foi ni loi. Face à cette contestation, les défenseurs d’une ouverture commerciale raisonnée n’ont jamais vraiment réussi à porter un contre-discours mobilisateur.

En premier lieu, il aurait fallu marteler que le multilatéralisme commercial, c’est précisément l’inverse d’un monde sans règles, guidé par la seule loi du plus fort.  Le GATT puis l’OMC ont permis de construire un cadre juridique commun, avec des règles de droit qui s’imposent aux 166 membres. Si un pays s’estime victime de pratiques déloyales, le système de règlement des différends lui permet de faire valoir ses droits. Il aurait même fallu plaider pour un renforcement des règles multilatérales, notamment suite à l’entrée de la Chine dans l’OMC : les subventions massives dont a bénéficié l’industrie chinoise n’ont jamais été véritablement traitées, alimentant un sentiment d’impuissance et de défiance envers le multilatéralisme.

En second lieu, il aurait fallu reconnaître que l’ouverture commerciale, fruit des négociations multilatérales, ne fait pas que des gagnants au niveau interne. La science économique l’a pourtant montré depuis longtemps, avec le fameux théorème de Stolper Samuelson : par exemple, lorsqu’un pays s’ouvre au commerce avec un pays émergent, ce sont les travailleurs peu qualifiés qui vont payer l’addition.  A cet égard, les travaux d’économistes comme David Autor ont souligné que le « choc chinois » avait détruit de nombreux emplois manufacturiers aux Etats-Unis et que les coûts d’ajustement sur le marché du travail avaient été longs et élevés. L’ouverture commerciale par le multilatéralisme n’est donc politiquement acceptable que si elle est préparée et accompagnée par des politiques de formation, de reconversion et des filets de sécurité pour les travailleurs affectés.

En dernier lieu, il aurait fallu faire la pédagogie de l’ouverture commerciale et montrer que le commerce n’est pas une guerre avec un gagnant et des perdants, mais un jeu à somme positive où tous les pays gagnent. Ils gagnent en termes de baisse de prix et de pouvoir d’achat mais aussi de variété des produits, d’emplois à l’export, de stimulation de la concurrence et de l’innovation.  Cette pédagogie est certes difficile à faire : les bénéfices collectifs de l’ouverture sont peu visibles et répartis sur l’ensemble des consommateurs, qui n’en ont pas conscience. Mais elle est nécessaire si l’on ne veut pas laisser le champ libre à ceux qui pointent du doigt les seuls coûts de l‘ouverture, souvent concentrés géographiquement et visibles médiatiquement.

C’est bien une défaite intellectuelle qui a précédé la défaite politique du multilatéralisme. Si l’on veut espérer rebâtir demain un nouvel ordre commercial multilatéral, la première bataille à gagner sera celle des idées et du discours.

 

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