Emmanuel Combe a publié, le 28 Janvier 2025, une chronique dans Les Échos.
Droits de douane : l’addition, c’est pour les Américains
« We’re going to be a tariff nation. It’s not going to be a cost to you. It’s going to be a cost to another country » : tel est le slogan martelé par Donald Trump durant sa campagne présidentielle. Dit en d’autres termes, les droits de douane seront indolores pour les Américains, puisque ce sont les étrangers qui paieront l’addition. Avec, à la clé, la promesse de lever 600 milliards de dollars par an de recettes douanières. Constatons tout d’abord que les recettes annoncées ne sont pas au rendez-vous : elles se situent aux alentours de 200 milliards, soit trois fois moins. Mais l’essentiel est ailleurs : les droits de douane ont été jusqu’ici payés par … les Américains eux-mêmes.
Une étude récente du Kiel Institute, portant sur 25 millions de transactions et 4000 milliards de dollars d’importations, le montre : les exportateurs étrangers ont reporté 96% des droits de douane dans le prix pratiqué en dollars. C’est déjà ce qui avait été observé sous Trump 1.
Mais comment expliquer que les exportateurs, confrontés à des droits de douane américains d’une ampleur inégalée, n’ont pas ajusté à la baisse leurs prix hors droits de douane ? Cinq facteurs peuvent être avancés.
En premier lieu, ils ont préféré maintenir leurs prix et réduire les quantités expédiées vers les États-Unis parce qu’ils bénéficiaient d’autres opportunités de débouchés géographiques. Ce phénomène est clairement mis en valeur dans le cas de l’Inde : les exportateurs indiens ont supporté une baisse de 20% de leurs exportations vers les Etats-Unis mais ont reporté les volumes perdus sur d’autres pays, sans concession sur le prix.
En second lieu, les taxes douanières imposées par Donald Trump sont si élevées que les exportateurs n’ont pas été en mesure d’absorber ce surcoût dans leurs marges. Cela aurait impliqué pour eux de vendre à marge quasi nulle, voire négative, ce qui n’est pas soutenable.
En troisième lieu, les exportateurs considèrent que les tarifs sont transitoires, compte tenu des fréquents revirements de position du président américain. Il est donc risqué de baisser ses prix hors droits de douane, ce qui pourrait alimenter des demandes futures de concessions de la part des importateurs ou des distributeurs américains. À l’inverse, maintenir les prix hors droits douane s’inscrit dans une stratégie de prix de référence, marquée par la stabilité du positionnement tarifaire.
En quatrième lieu, il existe une certaine viscosité dans les chaines de valeur internationale. Les relations entre un importateur américain et son fournisseur étranger sont des relations qui ont été longues à construire, avec des coûts fixes et même irrécupérables en cas de rupture des contrats. Il est donc difficile pour l’importateur ou le distributeur américain de changer de fournisseur, même si les prix en dollars ont augmenté.
En dernier lieu, les Américains importent beaucoup de produits différenciés, notamment du haut de gamme, qu’ils ne produisent plus : la demande est donc peu élastique au prix. Ainsi, une étude de Harvard sur le protectionnisme sous Trump 1 a montré que 90% des importations chinoises visées par les tarifs américains relevaient de biens différenciés.
Au final, la promesse d’un financement massif du budget américain « par l’étranger » relève en grande partie du slogan : ce que le Trésor américain encaisse, ce sont d’abord des recettes financées … par les Américains eux-mêmes.


