Emmanuel Combe a publié une chronique dans Les Échos le 30 Juillet 2025.
Droits de douane américains : que faire maintenant ?
Emmanuel Combe, professeur à l’Université de Paris 1 et à Skema Business School
Le 27 juillet, l’Union européenne a entériné le principe d’un accord commercial avec Donald Trump, qui conduirait à l’imposition de droits de douane maximum de 15 % sur la majorité des marchandises européennes exportées vers les États-Unis. C’est un accord déséquilibré et unilatéral, qui ressemble fort à une forme de capitulation : il ne s’accompagne d’aucune véritable contrepartie pour les Européens. L’argument principal invoqué par la Commission est qu’il fallait éviter à tout prix une surenchère américaine, avec la menace de droits de douane de 30 %. Quoi que l’on pense de la stratégie de négociation européenne, il faut désormais composer avec cette nouvelle donne. L’heure tourne et il n’est plus temps de rouvrir de longues négociations sur le commerce de marchandises avec les États-Unis. Que faire désormais ?
À court terme, l’urgence commande de sauver ce qui peut l’être encore, en élargissant au maximum le champ des exemptions. Il semble acquis que l’aéronautique et certains médicaments génériques bénéficieront de droits réciproques à 0 %. Une autre exemption mérite d’être plaidée, dans la mesure où elle est à l’avantage des deux camps : celle sur les vins et spiritueux. Du côté des États-Unis, taxer le vin californien, le bourbon et le whiskey américains serait perçu par le président américain comme une provocation politique, compte tenu de la forte symbolique qui entoure ces produits. Du côté de l’Europe, les exportations de vins et spiritueux vers les États-Unis représentent un débouché majeur, avec un solde commercial excédentaire de 8,5 milliards de dollars en 2023. Il y a là un terrain d’entente mutuelle entre les deux pays.
Sur un registre un peu différent, l’Europe doit également plaider l’exemption de certains secteurs d’excellence à l’export, au motif que les États-Unis ne sont pas vraiment présents et ne peuvent donc sérieusement invoquer une concurrence déloyale de l’Europe. Tel est le cas du luxe à la personne : le marché mondial est dominé depuis toujours par des groupes français, suisses et italiens. Il n’y a donc pas de déséquilibre commercial « injuste » à restaurer, si l’on suit la logique du président américain. Un même raisonnement peut s’appliquer aux cosmétiques. Ce sont là des secteurs où l’Europe est excédentaire, non parce qu’elle « triche », mais parce qu’elle investit, innove et séduit les clients américains.
À plus long terme, une fois refermé le différend sur le commerce de marchandises, l’Europe doit mettre sur la table la question du commerce de services. En effet, les 15 % de droits de douane ne s’appliquent qu’aux marchandises. L’argument du président américain est que l’excédent commercial de l’Europe dans les marchandises serait la preuve d’une concurrence déloyale des Européens et qu’il doit être résorbé par des droits de douane. Même si ce raisonnement n’a pas grand sens sur le plan économique, l’Europe doit reprendre à son compte la rhétorique de Donald Trump : l’Europe est à son tour victime de la concurrence déloyale des États-Unis dans les services. En effet, nous avons exporté en 2024 pour 334 milliards d’euros de services aux États-Unis, alors que les importations de services américains ont représenté 482 milliards d’euros. L’Europe affiche donc un déficit de 148 milliards d’euros, en nette augmentation par rapport à 2023. Ce déséquilibre structurel reflète en réalité la domination américaine sur des segments stratégiques de notre économie et de notre souveraineté. L’Europe est donc fondée à imposer des taxes douanières aux géants du numérique, aux services bancaires et financiers américains, aux acteurs du cloud, aux cabinets américains de conseil et d’audit. Ce n’est pas une posture idéologique : c’est l’application symétrique de la logique trumpienne. Il serait temps de parler le même langage que Donald Trump.


