“Craintes de pénurie : attention aux prophéties autoréalisatrices !” (L’Opinion)

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Des clients se ruant sur les rayons des supermarchés dans le but d’acheter préventivement des pâtes, de la farine et même… du papier toilette : l’épidémie de coronavirus a fait resurgir en France des comportements dont on avait oublié l’existence et que l’on observe plutôt dans des pays en guerre ou en proie à une grave crise économique.

Ces comportements d’achats de précaution doivent être pris très au sérieux dans la mesure où ils peuvent déboucher sur une spirale infernale, difficile à arrêter. Une spirale qui n’est pas sans rappeler les phénomènes de « prophétie autoréalisatrice » mis en évidence dès 1878 par l’économiste Stanley Jevons, au travers d’un exemple assez saugrenu.

Supposons que dans un pays les agents économiques constatent que la récolte agricole a été très bonne une année et que, cette même année, il y a eu de fortes éruptions solaires. Ils pourraient en déduire qu’il ne s’agit pas d’une simple coïncidence, mais qu’il existe un lien de causalité entre les deux phénomènes : chaque fois qu’il y a une éruption solaire, la récolte est meilleure. L’hypothèse est absurde d’un point de vue scientifique, mais l’important est qu’une majorité de personnes y croit. Que va-t-il alors se passer ? Lors de l’annonce d’une prochaine éruption solaire, les investissements vont massivement se tourner vers l’agriculture, en prévision de cette manne future.

Par leur comportement, les agents économiques vont valider leurs propres croyances : la récolte sera effectivement meilleure. Leur croyance, pourtant erronée, aura eu des effets bien réels. Il sera difficile – pour ne pas dire impossible – de les convaincre de l’absurdité de la relation causale : la réalité leur aura donné raison. Les perdants seron,t au contrair,e ceux qui auront été « raisonnables » et n’auront pas adhéré à la prophétie.

Briser la spirale. Le raisonnement de Jevons peut être aisément transposé aux craintes de pénuries alimentaires. Si, lors d’une crise sanitaire comme le coronavirus, une majorité de consommateurs pense qu’il peut y avoir demain une pénurie, ils vont se ruer dans les magasins pour constituer préventivement des stocks chez eux. Ce faisant, par leur comportement, ils vont conduire à vider les rayons des supermarchés : la crainte de la pénurie sera alors validée. Une spirale va se déclencher et s’auto-entretenir : ceux qui n’ont pas cru à la pénurie vont la constater dans les rayons et se dirent qu’ils devraient également constituer des stocks, avant qu’il ne soit trop tard.

Si l’on veut éviter de tels phénomènes autoréalisateurs, il est impératif de briser la spirale dès le départ. Pas simple, à l’heure des réseaux sociaux, où les informations se diffusent à la vitesse éclair : une simple photo d’un rayon vide peut inciter les clients à se ruer dans les rayons. Il est donc vital, comme l’a fait justement Bruno Le Maire, d’envoyer des signaux clairs et crédibles à l’ensemble de la population.

Non seulement en répétant, chiffres à l’appui, que l’approvisionnement en produits alimentaires dans les semaines à venir est largement sécurisé. Mais également en affichant de manière visible la mobilisation de tous les acteurs de la chaîne alimentaire – producteurs, transformateurs et distributeurs – autour de cette mission. La bataille contre la prophétie autoréalisatrice est d’abord une bataille des croyances, qui se joue sur le terrain médiatique.

Emmanuel Combe est professeur à Skema Business School et vice-président de l’Autorité de la concurrence.

 

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