Emmanuel Combe a publié une chronique dans Les Échos le 3 Mars 2026.
Droits de douane américains : 4 objectifs et un instrument
En dépit de l’annulation des « tarifs réciproques » par la Cour Suprême, le Président américain persiste dans sa stratégie protectionniste : faire des droits de douane la pierre angulaire de sa politique économique, en leur assignant 4 objectifs assez différents. Un an après, quel bilan peut-on en tirer ?
Premier objectif : remplacer progressivement l’impôt sur le revenu par des recettes douanières. En 2025, l’impôt sur le revenu a représenté 2600 milliards de dollars. Dans le même temps, les droits de douane ont rapporté 260 milliards de dollars, soit 10%. Pour “effacer” l’impôt sur le revenu, il faudrait donc multiplier par dix les recettes douanières ; cela ne peut se faire qu’en augmentant massivement les droits de douane, au risque de contracter les importations et en conséquence de tarir l’assiette sur laquelle sont assis les tarifs. L’objectif final paraît donc peu réaliste. Et ce d’autant que ce ne sont pas les étrangers qui paient les droits de douane mais les Américains eux-mêmes. Deux études récentes du Kiel Institute et de la FED de New York estiment que plus de 90% du fardeau a été supporté en 2025 par les importateurs et consommateurs américains, dans la mesure où les exportateurs étrangers ont reporté la taxe dans le prix en dollars.
Deuxième objectif : réduire le déficit commercial. Si le déficit bilatéral dans les biens a diminué avec la Chine d’environ 32%, le déficit global a quant à lui atteint un record à 1 240 milliards de dollars. Ceci s’explique tout d’abord par un mécanisme classique de détournement de trafic : d’autres pays ont pris la place de la Chine dans les importations américaines, à l’image du Vietnam. Ensuite, il y a eu des stratégies de contournement indirect de la part des entreprises des pays taxés, qui ont exporté à partir de pays tiers. Enfin, le déficit commercial a été affecté par les représailles, qui ont eu pour effet de diminuer les exportations américaines.
Troisième objectif : réindustrialiser les Etats-Unis, en incitant les entreprises étrangères à investir sur le sol américain. L’idée est de favoriser des comportements dits de “tariff-jumping”. Si l’on observe un bond de l’investissement direct étranger aux Etats-Unis, sa signification doit être relativisée, comme le montre une étude de deux économistes de la BCE : plus d’annonces et plus d’implantations de sites ne signifie pas pour autant plus d’usines, bien au contraire. Les tarifs élevés et instables découragent en effet les investissements manufacturiers : une nouvelle usine aux Etats-Unis utilisera probablement des intrants importés taxés, ce qui réduira sa compétitivité.
Dernier objectif : sauver l’emploi industriel. Au niveau micro, un tarif permet certes de préserver des emplois dans le secteur protégé mais à un coût exorbitant : jusqu’à 800 000 dollars par emploi et par an dans le cas des machines à laver. Lorsque l’on raisonne au niveau macro, trois effets indirects sur l’emploi doivent être pris en compte. Tout d’abord, les représailles détruisent de l’emploi dans les secteurs exportateurs. Ensuite, la hausse du coût des intrants importés dégrade la compétitivité des producteurs domestiques, qui vont devoir licencier. Enfin, la transmission des tarifs aux prix intérieurs réduit le pouvoir d’achat des ménages et diminue la demande dans le commerce de détail, ce qui réduit l’emploi. Les études sur l’ère Trump 1 concluent que le protectionnisme a plutôt détruit de l’emploi.
Au final, en voulant poursuivre 4 objectifs avec un seul instrument, le président américain risque de n’en atteindre aucun.


