Ryanair : touché mais pas coulé (L’Opinion)

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Rien ne va plus chez Ryanair : après les pilotes, c’est au tour des personnels de cabine de mener la fronde contre leur employeur, dont ils dénoncent les conditions de travail et de rémunération. Touché depuis plusieurs mois par des mouvements de grèves à répétition, le géant du low cost a dû déjà faire plusieurs concessions, en acceptant notamment des hausses de salaire pour les pilotes et en reconnaissant certains syndicats. Plus encore, sur l’épineuse question du régime d’affiliation des salariés, la Cour de Justice européenne a confirmé en septembre 2017 la possibilité pour les personnels navigants de Ryanair de contester devant les tribunaux nationaux la légalité de leur contrat de travail, sous droit irlandais. Le tout dans un contexte de marché, marqué par la remontée du pétrole et la pénurie de pilotes. Autant dire que Ryanair traverse de sévères turbulences.

Pour autant, il serait erroné de conclure que le modèle Ryanair est remis en cause dans ses fondements. Rappelons tout d’abord qu’avec une marge nette de 20 %, Ryanair affiche une profitabilité qui la rapproche plus d’une entreprise du luxe comme LVMH (13,5 %) que d’une compagnie aérienne classique. En dépit de la chute de son cours boursier, Ryanair vaut encore aujourd’hui 14 milliards d’euros, soit 3,5 fois la capitalisation d’Air France KLM.

Ensuite, l’ampleur du choc salarial que Ryanair pourrait devoir affronter doit être relativisée, dans la mesure où les rémunérations représentent une part limitée de ses coûts : 13 %, loin derrière le fuel (35/37 %) et les charges aéroportuaires/handling (17 %). Envisageons le scénario dans lequel tous les personnels de Ryanair arracheraient une hausse de salaire de 20 %, soit celle obtenue par les pilotes britanniques en début d’année. Un calcul simple montre que ce choc ferait baisser les profits de Ryanair de 2 points, soit 10 %. Pas de quoi remettre en cause sa surperformance, qui restera loin devant celle des autres compagnies.

Mais surtout, les difficultés que rencontre aujourd’hui Ryanair sur le front social pourraient bien se retourner demain en sa faveur. En effet, une récente jurisprudence de la Cour de Justice est venue rappeler qu’un pays ne pouvait par principe refuser les certificats de détachement des personnels navigants, sans procéder à une analyse concrète et multicritère de leur situation. En clair, on ne peut par principe condamner Ryanair pour « dumping social », au seul motif que des personnels navigants basés en Espagne disposent d’un contrat de travail de droit irlandais.

En France, cette jurisprudence européenne a logiquement conduit la Cour de cassation en septembre 2018 à annuler la condamnation de Ryanair pour « travail dissimulé » sur l’aéroport de Marseille. L’effet boomerang ne s’est pas fait attendre : Ryanair, qui avait fermé sa base en 2011, vient d’annoncer son retour à Marseille et la création d’une nouvelle base sur Bordeaux, affirmant même vouloir discuter avec les « comités de travailleurs/syndicats ». Finalement, la plus grande force de Ryanair aura toujours été son opportunisme et son agilité, consistant à s’adapter rapidement aux contraintes, pour les transformer même en opportunités de croissance. Ce n’est pas très moral mais c’est très efficace.

Emmanuel Combe est professeur des universités, professeur affilié à Skema business school.

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