« La France, pays du Nord par la dépense, pays du Sud par les performances » (L’Opinion)

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S’il est difficile de cerner l’ensemble des revendications des Gilets jaunes, une constante apparaît dans leur discours : le pacte fiscal est rompu. Le pacte fiscal entre le citoyen et l’Etat est au fondement même du consentement à l’impôt : j’accepte de payer parce que je sais que j’obtiendrai en retour pour moi-même, mes proches ou la collectivité des prestations à la mesure de mon prélèvement. Dans une telle perspective, l’impôt est moins perçu comme une amputation du pouvoir d’achat que comme une manière indirecte, mutualisée, et coercitive – l’impôt étant obligatoire – d’offrir à tous des services publics.

Sans l’impôt, ces services auraient été offerts par le secteur privé et payés directement par le citoyen : par exemple, en échange de l’impôt, je sais que mes enfants pourront aller demain dans un lycée public « gratuitement » (en réalité, pour un coût annuel de 10 102 euros) et n’auront donc pas à payer directement pour étudier.

Toute la question est alors de savoir si les services publics proposés sont à la hauteur des prélèvements consentis par les citoyens. A cet égard, la formule de Jacqueline Mouraud « Qu’est-ce que vous faites du pognon ? » est éclairante : les Gilets jaunes ne contestent pas le principe même de la ponction fiscale, ils veulent simplement en avoir pour leur argent. En filigrane, ils posent la question de l’usage de leurs impôts : si les Français confient chaque année à l’Etat 48,4 % de la richesse qu’ils créent – ce qui fait de notre pays le champion des prélèvements obligatoires, devant le Danemark – ils veulent en retour des résultats. Et ce d’autant que nous sommes aussi les champions de la dépense publique, devant la Finlande, avec un ratio égal à 56 % du PIB, soit 8 points de plus que le reste de l’Europe.

 Or, lorsque l’on compare la France à d’autres pays européens, et notamment aux pays scandinaves, les résultats ne sont guère flatteurs. Du côté des performances macroéconomiques, notre taux de croissance sur dix ans a toujours été inférieur à celui de la zone euro, tandis que notre taux de chômage a été systématiquement supérieur. Sur le front de la justice sociale et de l’éducation, point fort des pays scandinaves, la situation française n’est pas plus réjouissante. Le nombre de pauvres, tel qu’il est défini par l’Insee, avoisine les 9 millions de personnes ; la France compte 2,5 millions d’illettrés ; l’ascenseur social y est durablement en panne (le lien entre réussite à l’école et milieu socio-économique est plus fort que dans la moyenne de l’OCDE).

Qui plus est, la France occupe un rang moyen dans le classement Pisa, en pointant à la 27eplace sur 72, loin derrière le Japon ou la Finlande. Bref, nous prélevons et dépensons beaucoup pour des résultats assez médiocres et souvent injustes. Parmi nos pairs européens, nous avons le niveau de prélèvements et de dépenses publiques d’un pays du nord mais les performances d’un pays du sud.

Face à ce constat implacable, deux trajectoires réformatrices sont possibles. La première – plutôt anglo-saxonne – consiste à réduire le périmètre de la dépense publique, ce qui permettra en contrepartie des baisses drastiques d’impôts. La seconde – plutôt inspirée des pays du Nord – consiste à faire beaucoup mieux avec autant, en rendant l’action publique enfin efficace. La juste voie de la réforme se situe sans doute entre les deux.

Emmanuel Combe est professeur des universités, professeur affilié à Skema business school.

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