La FED et l’effet Amazon (L’Opinion)

0
Le nouveau banquier central américain, Jerome Powell, vient de faire sa première rentrée à Jackson Hole, où se tient chaque année la plus grande conférence sur la politique monétaire. Un évènement qui a été l’occasion pour le patron de la Fed de rappeler quelques fondamentaux à l’adresse de Donald Trump : une banque centrale crédible est d’abord une banque centrale indépendante, qui sait résister aux pressions du politique. Jerome Powell a clairement rappelé que son action serait guidée par la seule recherche d’un équilibre entre plein-emploi et… faible inflation.
Sur l’inflation justement, les participants à Jackson Hole ont planché sur une « énigme » : comment se fait-il qu’un pays comme les Etats-Unis qui a atteint le plein-emploi, avec un taux de chômage à 3,9 %, ne montre pas plus de signes d’inflation (2 %) ? Les économistes présents ont tous invité la Fed à regarder du côté de… la concurrence. On assiste en effet aux Etats-Unis depuis les années 2000 à un mouvement de concentration industrielle qui touche tous les secteurs, des plus traditionnels comme l’aérien aux plus récents comme le commerce en ligne. Ce mouvement de concentration aurait de multiples causes : vagues de fusions-acquisitions entre concurrents, « laxisme » des autorités antitrust, développement du numérique, qui donne un fort avantage à la taille par le biais des effets de réseau. Bref, l’économie américaine de 2018 ressemblerait un peu à celle de la fin du XIXe siècle : une économie de monopoles et d’oligopoles. Cette forte concentration industrielle devrait normalement conduire à une dérive inflationniste : lorsqu’une entreprise domine son marché, elle a tendance à en profiter, en augmentant ses prix. Plus de concentration industrielle devrait rimer avec plus d’inflation. Or, ce n’est pas ce que l’on observe pour le moment.
Monopsone. Une première explication est à rechercher dans le fait que ces grandes entreprises sont souvent le premier et principal employeur au niveau local. En économie, quand on est le principal demandeur sur un marché, situation qualifiée de « monopsone », on a le pouvoir de faire baisser les prix : les entreprises qui demandent de la main-d’œuvre locale fixent le prix du travail (peu qualifié) – à savoir le salaire des ouvriers et employés — à un faible niveau. La modération salariale qui en résulte évite un dérapage de l’inflation.
Une seconde explication vient du fait que la concentration industrielle exprime la plus grande efficacité de certaines entreprises, qualifiées de « superstars ». En effet, quand une entreprise est plus productive ou plus innovante, elle va mécaniquement gagner des parts de marché sur ses concurrents, en proposant des produits à prix moindre ou de meilleure qualité. La concentration industrielle résulterait de la concurrence elle-même et ne se traduirait pas, au moins à court terme, par des prix plus élevés mais par des gains de productivité.
En dernier lieu, on assiste dans le commerce de détail à un « effet Amazon », comme le montre l’économiste Alberto Cavallo dans une contribution présentée à Jackson Hole : l’ensemble des opérateurs – y compris les grandes chaînes de magasin physique — aligne ses prix sur celui du géant du e-commerce, de peur de voir les clients partir sur Internet. Cet effet Amazon tire les prix vers le bas.
Bref, la concentration industrielle aurait été jusqu’ici l’alliée de la Fed dans sa lutte contre l’inflation. Mais pour combien de temps encore ?
Emmanuel Combe est professeur des universités, professeur affilié à Skema Business School.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here