GAFA, SNCF : vous avez dit « monopoles » ? (L’Opinion)

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A l’heure où l’économie numérique a vu l’apparition de nouveaux géants comme Facebook, Amazon ou Google, la tentation est grande de parler de nouveaux « monopoles ». Attention toutefois à ne pas aller trop vite en besogne, la notion de monopole étant plus subtile qu’il n’y paraît.

Si l’on s’en tient à une définition littérale, le monopole est une situation dans laquelle une entreprise dispose du « privilège, de droit ou de fait, de fabriquer ou vendre seul certains biens ou certains services, à l’exclusion de tout concurrent » (Larousse). En d’autres termes, on est en monopole quand on est tout seul sur le marché. Cette définition n’est pas fausse mais elle est doublement incomplète.

Pour parler de monopole, il faut au préalable définir les contours du marché sur lequel évolue l’entreprise. Le fait d’être seul à vendre un produit ne signifie pas que l’on est seul sur le marché, dès lors qu’existent des solutions alternatives et équivalentes pour les clients. Prenons l’exemple de la SNCF : il n’est pas discutable qu’elle est le seul opérateur de transport ferroviaire de passagers entre Paris et Bordeaux. Est-elle pour autant en situation de monopole ? Rien n’est moins sûr, si l’on considère que l’avion peut constituer une alternative crédible au TGV, que ce soit en termes de prix ou de temps total de trajet. Un avion n’est pas un train mais les deux moyens de transport peuvent satisfaire le même besoin, celui de se déplacer rapidement d’une ville à une autre. Le fait que les compagnies aériennes aient un œil attentif sur les tarifs du TGV pourrait d’ailleurs être un indice de leur proximité concurrentielle.

Ensuite, ce qui est important pour un monopole, ce n’est pas tant d’être seul que de pouvoir pratiquer des prix élevés par rapport à ses coûts, sans risquer de perdre ses clients. Une entreprise seule mais menacée en permanence par l’entrée de nouveaux opérateurs n’est pas un monopole puisqu’elle n’en a pas le pouvoir. Le vrai monopole est celui qui est protégé, dans une certaine mesure, par des barrières à l’entrée. Elles peuvent être légales, par exemple lorsqu’une entreprise se voit octroyer temporairement un brevet. Elles peuvent aussi résulter des caractéristiques du marché : ainsi, lorsque les coûts fixes sont élevés, lorsque la notoriété d’une marque est importante, lorsqu’existent de puissants effets de réseau comme dans le cas des plateformes, il est plus difficile pour un concurrent de venir contester un monopole.

Mais au-delà de la définition des monopoles, faut-il s’inquiéter de leur éventuelle résurgence ? Tout dépend de la manière dont les entreprises ont acquis et pérennisent cette position de domination. Si elle résulte du seul fait que leurs produits sont les meilleurs aux yeux des clients, alors le monopole est juste la conséquence logique… de la concurrence, comme le soulignait Schumpeter en son temps. On ne peut vouloir la concurrence, c’est-à-dire littéralement en anglais la « compétition », et refuser ensuite son résultat, qui peut être la suprématie d’une entreprise sur le marché. Mais on doit être certain que cette domination ne perdure pas dans le temps au travers de pratiques artificielles de verrouillage du marché. Ce qui est condamnable, ce n’est pas la position dominante, c’est son abus.

Emmanuel Combe est professeur des universités, professeur affilié à Skema Business School

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