Economie collaborative : discrimination digitale ? (L’Opinion)

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Dans l’univers parfois inquiétant du numérique – que l’on songe aux craintes que suscitent l’intelligence artificielle ou le Big data – l’économie collaborative attire de prime abord la sympathie. Ne permet-elle pas, grâce à l’intermédiation des plateformes, de mettre en relation des millions de particuliers qui échangent entre eux des biens et des services, de manière plus efficace et transparente qu’auparavant ? Sans aucun doute.
Pour autant, l’économie collaborative n’est pas exempte de toute critique et elle ressemble parfois à s’y méprendre à l’économie de l’ancien monde. Prenons l’exemple des pratiques de discrimination raciale dans le commerce de détail. Dans une célèbre étude sur les ventes de voitures neuves en concession aux Etats-Unis, Ayres et Siegelman (1995) avaient montré que les personnes de couleur noire payaient en moyenne plus cher leur voiture que celles de couleur blanche : dans l’ancien monde, les prix étaient donc parfois… racistes ! Mais on pourrait penser que le commerce en ligne a éradiqué ce type de comportement, dans la mesure où les transactions sont anonymes et instantanées : par exemple, lorsqu’une personne décide d’acheter un livre sur Amazon ou de réserver un hôtel sur Booking, le prix pratiqué s’affiche avant même qu’il ne se soit identifié. Exit le délit de faciès.
Mais il n’en va pas toujours ainsi, en particulier dans l’économie dite « collaborative », qui repose sur un principe d’acceptation réciproque entre des personnes bien identifiées : elle suppose donc que le client se connecte à son compte, avant de valider la transaction. Trois économistes de l’université d’Harvard ont réalisé en 2015 une expérience statistique intéressante sur le site Airbnb. Ils ont créé 20 comptes clients – certains avec des noms à consonance africaine, d’autres avec des noms « américains »- et ont envoyé 6 400 messages à des hôtes proposant des logements dans 5 grandes villes américaines.

Le résultat de leur étude est assez éloquent : une personne ayant un nom à consonance africaine a 16 % de chances en moins d’être accepté par un hôte, comparativement à une personne au profil identique mais ayant un nom américain. Les auteurs ne tranchent pas la question de savoir si ce comportement de discrimination des propriétaires provient d’un biais raciste ou d’un biais social, les personnes de couleur noire étant en moyenne plus pauvre que les personnes de couleur blanche. Toujours est-il que l’économie collaborative ne collabore pas toujours avec tout le monde.
Comment lutter contre ce type de dérive dans le numérique ? Une première solution consisterait à permettre aux internautes d’utiliser des pseudonymes mais elle risque de susciter la défiance mutuelle : qui se cache vraiment derrière le pseudo ? Une autre solution serait de développer la pratique de la réservation instantanée qui ne permet pas à l’offreur de connaître l’identité du client au moment où il achète ou réserve. Mais on peut aussi compter sur la vigilance des plates-formes, qui n’ont aucune envie de voir leur réputation entachée par des accusations de discrimination raciale. Airbnb a ainsi réagi à l’étude d’Harvard en renforçant ses procédures d’information, de contrôle et de traitement des plaintes. Si elle ne remplacera jamais la régulation par les pouvoirs publics, l’autorégulation des plateformes par la réputation a parfois du bon.

Emmanuel Combe est professeur des universités, professeur affilié à Skema Business School.

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