Dessine-moi une crise de change (L’Opinion)

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L’été 2018 aura été meurtrier sur le marché des changes. Ainsi, le Venezuela vient de procéder à une forte dévaluation de sa monnaie nationale, le bolivar, face au dollar américain : alors qu’un dollar valait 285 000 bolivars, il s’échange désormais officiellement contre 6 millions de bolivars. Quelques jours plus tôt, le 10 août, un autre évènement défrayait la chronique : la livre turque perdait en l’espace d’une journée 16 % face au dollar, la chute atteignant 40 % depuis le début de l’année. Maduro et Erdogan auront beau jeu de dénoncer, derrière cet effondrement de leur monnaie nationale, un complot politique fomenté par les Etats-Unis. Mais en réalité le cours d’une devise obéit d’abord à des facteurs économiques qui sont d’une implacable logique.

Si l’on prend le cas du Venezuela, la forte dévaluation du bolivar face au dollar s’explique par le mécanisme bien connu de « la parité des pouvoirs d’achat ». Supposons qu’un café pris en terrasse à Caracas valait 1 dollar pour un client américain avant l’hyperinflation au Venezuela ; il n’y a pas de raison pour que le même café valle plus cher en dollars après. Si son prix en monnaie locale flambe, le taux de change du bolivar face au dollar va se déprécier au rythme de l’hyperinflation, pour que le café continue de coûter demain 1 dollar. Dans un pays en proie à l’inflation, le taux de change évolue tout simplement en sens inverse de la hausse des prix : plus l’inflation est forte, plus la monnaie locale se déprécie.

Confiance perdue. Si l’on considère à présent le cas de la Turquie, l’explication est différente mais n’en reste pas moins économique : la politique conduite par Erdogan est tout simplement insoutenable à long terme. Elle repose en effet sur une croissance inflationniste – 16 % par an – et financée par un endettement externe massif. En clair, la Turquie vit au-dessus de ses moyens et emprunte sur les marchés internationaux pour doper sa croissance et financer ses importations. Mais un jour ou l’autre, les investisseurs étrangers qui ont prêté à la Turquie finissent par douter et perdent confiance ; en un clic de souris, les capitaux vont alors quitter le pays pour aller voir ailleurs : la vente massive de livres contre du dollar américain ou de l’euro fera logiquement chuter le cours de la livre.

Ce sont donc des déséquilibres économiques fondamentaux et l’anticipation de leur insoutenabilité qui expliquent l’effondrement d’une monnaie sur le marché des changes et non un quelconque « complot politique ». Il est vrai toutefois qu’il est difficile, pour ne pas dire impossible, de prévoir la date d’une crise de change : elle intervient souvent à la suite d’un évènement conjoncturel, qui crée de la défiance chez les investisseurs. La psychologie, l’humeur des marchés, les anticipations auto-réalisatrices feront le reste. Dans le cas de la Turquie, les tensions politiques avec les Etats-Unis, l’annonce par Donald Trump d’une augmentation des taxes douanières, la nomination d’un nouveau ministre de l’Economie inexpérimenté en Turquie ont mis le feu aux poudres. Mais les symptômes d’une crise de change ne doivent pas être pris pour sa cause, même s’ils fournissent un parfait alibi… pour les décideurs politiques, en Turquie comme au Venezuela.

Emmanuel Combe est professeur des universités, professeur affilié à Skema business school.

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